N° 954 03/12/2025 Nous avons décidé de publier une série d'articles consacrés à la question des divergences qui se sont développées dans le mouvement communiste international aussitôt après la fin de la seconde guerre mondiale. Ces divergences ont conduit entre autre, à la rupture sino-soviétique et ont porté en particulier sur la question de la coexistence pacifique, de la nature de l'impérialisme et du colonialisme. Aujourd'hui, nous présentons deux textes. Le premier est consacré au Bureau d’Information (Kominform en russe) des 9 Partis européens et rappelle la formation des trois premières internationales, le second traite du XXème Congrès du PCUS. la période suivant le XXème Congrès du PCUS sera traité dans un article que nous publierons prochainement.
Les divergences au sein du Mouvement Communiste International
au début des années 60
I. Bureau d’Information (Kominform en russe) des 9 Partis européens
Pour étudier et discuter les divergences au sein du Mouvement Communiste International début des années 60, il est utile de présenter brièvement les organisations internationales du mouvement communiste et de faire un peu d’histoire.
Les Ière, IIème et IIIème Internationales
Les Ière, IIème et IIIème Internationales sont nées et ont été dissoutes dans des conditions à chaque fois différentes. Il est nécessaire, à chaque fois, pour comprendre « cette naissance et cette mort », d’étudier la situation internationale, la phase de développement du capitalisme, et de l’impérialisme début du XXème siècle, la situation de la classe ouvrière, le niveau de son organisation et de sa conscience en tant que classe ouvrière, et l’intensité et le contenu de la lutte de classes.
Cela étant, l’avant-garde consciente de la classe ouvrière doit déterminer les objectifs de la lutte contre la bourgeoise et les liens nécessaires, indispensables entre forces révolutionnaires de chaque pays. Dès le milieu du XIXème siècle, il est apparu à Marx, Engels et les autres dirigeants du mouvement ouvrier socialiste qu’une organisation internationale était indispensable et correspondait aux intérêts et aux buts du mouvement ouvrier mondial.
Ainsi l’organisation des Ière, IIème et IIIème Internationales ont été différentes, bien que l’idéologie qui les guidaient était la même, le marxisme, et que le but, la révolution prolétarienne, était le même.
La Troisième Internationale 1919-1943
Le ralliement, lors du déclenchement de la Première guerre mondiale, de tous les partis sociaux-démocrates de la Seconde internationale à l’union sacrée avec la bourgeoisie de leur pays, à l’exception de quelques groupes très minoritaires et sur des bases politiques différentes, à l’exception aussi du POSD-Russie, a signé la mort politique de la Seconde Internationale.
Le déroulement de la guerre 14-18, la révolution de février 1917 en Russie, suivie par la révolution d’Octobre dirigée par le POSDR pose le problème d’une nouvelle organisation ayant rompu avec le social chauvinisme de la seconde internationale.
La Troisième Internationale Communiste (Komintern) est fondée en mars 1919 à Moscou et confirmée lors du second congrès lors de l’été 1920.
La dissolution de la troisième Internationale est proposée le 15 mai 1943 par le Présidium du Comité exécutif de l’Internationale communiste pour tenir compte de la situation internationale et de la maturité des différents Partis Communistes. L’objet de ce texte n’est pas de décrire l’activité de cette Troisième Internationale durant cette période. Les conditions de sa naissance sont toutefois rappelées, conditions qui permettent de comprendre certains faits. Ainsi, la IIIème Internationale est née dans des conditions exceptionnelles :
- Une défaite des empires centraux, allemand, russe, austro-hongrois, ottoman, libérant les mouvements révolutionnaires dans cette région,
- La victoire des révolutions russes de février 1917 et surtout d’Octobre 1917, le rejet, par les militants des partis sociaux-démocrates, de cette politique d’union sacrée avec les bourgeoisies, dont la grande boucherie de la guerre a été la conséquence et un essor révolutionnaire dans toute l’Europe.
C’est sur ce terrain qu’est née la IIIème Internationale en mars 1919, après que la révolution russe se soit relativement stabilisée, en repoussant les forces hostiles réactionnaires russes et étrangères, et créant ainsi les conditions d’une telle réunion internationale. L’idée dominante parmi les congressistes était que la révolution mondiale était en marche. Ainsi le « Manifeste de l’Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier » , rédigé en mars 1919, déclare : « L’heure de la lutte finale et décisive est arrivée plus tard que ne l’escomptaient et ne l’espéraient les apôtres de la Révolution sociale. Mais elle est arrivée… Notre tâche est de généraliser l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière… et par là même de faciliter et de hâter la victoire de la Révolution communiste dans le monde entier… Esclaves coloniaux d’Afrique et d’Asie : l’heure de la dictature prolétarienne en Europe sonnera pour vous comme l’heure de votre délivrance ». Et Lénine clôt ce Congrès : « La victoire de la révolution prolétarienne est assurée dans le monde entier : la constitution de la République Soviétique Internationale est en marche ».
Les Statuts de l’IC adoptés lors du Deuxième Congrès en juillet 1920 précisent : « L’Internationale Communiste se donne pour but la lutte armée pour le renversement de la bourgeoisie internationale, et la création de la république internationale des soviets… Et l’Internationale Communiste considère le pouvoir des Soviets comme la forme de dictature du prolétariat qu’impose l’histoire ».
Et lors du troisième Congrès de l’IC en juin 1921, la « Résolution sur la tactique du Parti Communiste de Russie » souligne les liens entre révolution russe et révolution en Europe occidentale, et la victoire nécessaire de celle-ci pour consolider la révolution russe1 : « Le troisième Congrès mondial de l’IC admire le prolétariat russe qui a lutté pendant 4 ans pour la prise du pouvoir politique… en vue de garder la dictature du prolétariat en Russie jusqu’au moment où le prolétariat de l’Europe occidentale lui viendra en aide ».
Le Comité exécutif de l’IC était considéré, dans les faits comme l’Etat Major de l’armée prolétarienne conduisant la lutte finale. Ce comité a eu une influence très forte dans la constitution des différents Partis Communistes autour d’un noyau de dirigeants prolétariens.
Mais face à ces aspects principaux positifs, cette situation a entrainé des conceptions dogmatiques dans l’élaboration de la ligne politique des différents partis communistes considérant la Révolution bolchevique comme un modèle qu’il fallait imiter !
Ces éléments sont à approfondir afin de tirer tous les enseignements de cette expérience de la Troisième Internationale, de même que les conditions et le contenu de la création d’un Bureau d’Information comprenant 9 Partis Communistes européens en septembre 1947. Cette expérience doit aussi guider la reconstruction des Partis Communistes aujourd’hui en 2025, et définir la nature et le contenu des liens nécessaires entre ces Partis, après les dégâts provoqués par le révisionnisme et la disparition des pays et du camp socialistes.
Dissolution de la Troisième Internationale
La résolution du Comité Central du Parti Communiste Chinois (PCC) du 26 mai 1943 développe les raisons de cette dissolution et approuve cette proposition2 :
« L’Internationale communiste a accompli sa mission historique : dans chaque pays d’Europe et d’Amérique et au Japon, elle a su préserver le marxisme révolutionnaire piétiné par les opportunistes ; elle a aidé les ouvriers progressistes à s’unir pour former des partis politiques authentiquement ouvriers ; elle a donné son soutien à l’URSS socialiste et s’est opposée contre vents et marées au fascisme et à la guerre fasciste ; en outre elle a usé de tous les moyens dont elle disposait pour venir en aide aux mouvements de libération des peuples opprimés d’Orient et aux ouvriers progressistes des peuples opprimés pour fonder leurs propres partis politiques. Elle est devenue l’avant-garde populaire à la tête de tous les mouvements de libération….
… Toutefois, aujourd’hui comme le fait justement remarquer la proposition du Présidium du Comité exécutif de l’Internationale communiste, la situation intérieure de chaque pays et sa situation internationale vont en se compliquant, si bien que l’organisation ne peut plus sous sa forme originelle s’adapter à la croissance continuelle des mouvements ouvriers de tous les pays ; la guerre de libération menée actuellement par l’alliance anti fasciste exige que les partis communistes de tous les pays soient indépendants pour régler tous les problèmes , en tenant compte des particularités nationales et des conditions historiques propres à chaque pays, afin de provoquer avec ampleur et rapidité un soulèvement national et une mobilisation de masse et remporter une victoire intégrale et totale. A cela on peut ajouter que, dans chaque pays, le Parti communiste et ses cadres dirigeants ont grandi et atteint la maturité politique. Toutes ces raisons ont incité le Présidium de Comité exécutif de l’Internationale communiste à proposer aux partis communistes de tous les pays la dissolution de l’Internationale communiste. Dans les conditions actuelles, la dissolution de l’Internationale communiste est plus avantageuse que son maintien. L’état de guerre actuel n’a pas permis de convoquer un Congrès international pour débattre de la dissolution de l’Internationale communiste…. »
Il faut lire attentivement un passage de cette résolution du PCC : « la guerre de libération menée actuellement par l’alliance anti fasciste exige que les partis communistes de tous les pays soient indépendants pour régler tous les problèmes , en tenant compte des particularités nationales et des conditions historiques propres à chaque pays, afin de provoquer avec ampleur et rapidité un soulèvement national et une mobilisation de masse et remporter une victoire intégrale et totale ». [passage souligné par nous]
Ainsi cette dissolution du Komintern signifie que les partis communistes de tous les pays doivent mettre à profit cette situation favorable « afin de provoquer avec ampleur et rapidité un soulèvement national et une mobilisation de masse et remporter une victoire intégrale et totale ».
Il ne faut pas que les partis communistes considèrent les conclusions de Yalta comme un partage du monde entre les USA et l’URSS et remettent à plus tard l’objectif du renversement de la bourgeoisie et de la prise du pouvoir.
Bureau d’Information (Kominform en russe) des 9 Partis européens
Après la victoire de l’alliance anti fasciste contre l’Allemagne et le Japon, la contradiction fondamentale entre l’URSS socialiste et les pays de démocratie populaire d’Europe d’une part, et d’autre part le camp impérialiste occidental avec à sa tête les USA et la Grande-Bretagne comme son fidèle second fait peser une menace de guerre entre ces deux pôles du fait de la politique agressive du pôle impérialiste. Après le discours de Churchill le 5 mars 1946 tirant la sonnette d’alarme sur la force du camp progressiste, dénonçant la division de l’Europe, introduisant le terme de « rideau de fer », et indiquant que le moment était opportun pour attaquer l’URSS, les USA élaborent une stratégie avec sur le plan militaire le Discours de Truman le 12 mars 1947 visant « l’endiguement du danger communiste », et sur le plan économique la finalisation du plan Marshall le 5 juin 1947 (et discuté depuis septembre 1946). Toutes les bourgeoisies européennes acceptent cette soumission à l’impérialisme US, affaiblies qu’elles sont du fait de leur collaboration avec l’Allemagne nazie et de la vigueur des mouvements populaires. Mais ces mouvements populaires et progressistes, en particulier en France, en Italie, en Belgique se sont épuisés dans la reconstruction économique de leur pays et leur participation compromettante aux gouvernements bourgeois. Certains partis comme le PCF et le PCI n’adoptent pas une position claire en dénonçant les plans de l’impérialisme US, en particulier le plan Marshall.
En 1947, l’impérialisme US estime que la situation d’ensemble en Europe est stabilisée et impose le renvoi des ministres communistes le 12 mars 1947 en Belgique, le 4 mai 1947 en France et le 31 mai 1947 en Italie.
Reflux du mouvement progressiste en Europe de l’Ouest et les projets de guerre des USA
Face à ce reflux du mouvement progressiste en Europe de l’Ouest et les projets de guerre des USA, en prenant en compte le fait que l’ensemble du camp impérialiste a opéré un rétablissement et que la crise économique du système capitaliste n’est plus aigüe, un besoin d’échanges et de coordination des partis communiste d’Europe s’impose. Cette nécessité est d’autant plus forte que certains dirigeants communistes des démocraties populaires sont écrasés par l’ampleur des difficultés économiques du fait des destructions dues à la guerre. Certains de ces dirigeants qui ont montré un grand courage dans la lutte contre l’Allemagne hitlérienne et contre les relais réactionnaires dans leurs pays n’ont pas pris la bonne mesure de l’offensive USA-GB. De plus, certains dirigeants des partis communistes d’Europe de l’Ouest n’ont pas réalisé non plus que les luttes devaient se mener dans une nouvelle phase d’offensive des forces réactionnaires.
Conférence d’Information de 9 partis communistes d’Europe de Szklarska Poreba
Une Conférence d’Information de 9 partis communistes d’Europe se tient à Szklarska Poreba en Pologne du 22 au 27 septembre 1947.
Présents :
- Parti Communiste de Yougoslavie
- Parti Ouvrier Bulgare (communiste)
- Parti Communiste de Roumanie
- Parti Communiste hongrois
- Parti Ouvrier Polonais
- Parti Communiste (bolchevik) de l’URSS
- Parti Communiste Français
- Parti Communiste de Tchécoslovaquie
- Parti Communiste d’Italie
L’Allemagne n’est pas représentée dans la mesure où la RDA est proclamée le 7 octobre 1949 en réaction à la proclamation de la RFA le 23 mai 1949.
Quant au Parti du Travail d’Albanie, le Parti Communiste de Yougoslavie lui « fait de l’ombre », la Yougoslavie voulant absorber dans la Fédération de Yougoslavie l’Albanie, malgré son refus explicite et argumenté ( ! ).
Ainsi cette Conférence réunit les 7 Partis communistes au pouvoir (à l’exception du Parti d’Albanie) et les 2 Partis Communistes les plus importants de l’Europe de l’Ouest, PCI et PCF.
Chaque Parti a présenté un rapport d’information sur l’activité du Comité Central de son parti, et les échanges sur la situation internationale se sont développés sur la base d’un rapport présenté par A. Jdanov au nom du PCUS3. Ce rapport est à lire et à étudier car il a constitué la ligne politique des partis participants pendant toute une période.
Jdanov, après avoir présenté une analyse de la situation internationale, aborde la question des relations entre partis communistes. Il souligne l’apport décisif de l’Internationale communiste dans l’édification de partis communistes et l’élaboration de la ligne politique communiste, les raisons de sa dissolution en mars 1943, et indique l’utilité d’un bureau de liaison entre partis communistes européens. La Résolution adoptée à l’issue de cette Conférence indique : « L’expérience a prouvé qu’un tel manque de liaison entre les Partis Communistes est grandement dommageable et ne saurait se justifier. La nécessité de l’échange des expériences et d’une coordination librement consentie de l’action des partis intéressés, revêt en ce moment une acuité particulière dans les conditions compliquées de la situation d’après-guerre… ».
Création du Bureau d'Information Kominform
C’est ainsi qu’est créé un Bureau d’Information (Kominform en russe) des 9 Partis européens qui « aura pour tâche d’organiser l’échange des expériences et, en cas de nécessité, la coordination de l’activité des Partis Communistes sur la base d’un libre consentement ». Le siège du Bureau d’Information est fixé à Belgrade. Le Kominform est ainsi créé le 5 octobre 1947.
Lors de cette première réunion, la ligne suivie par le PCF, comme par le PCI, est critiquée par Jdanov ainsi que par les représentants yougoslaves pour leur stratégie nationale de participation ministérielle. L’importance de ce passage dans le rapport de Jdanov est d’une importance capitale pour que nous la reproduisions. Ce passage n’avait pas été rendu public à l’époque, au vu de la situation internationale et pour laisser aux directions du PCF et du PCI la responsabilité de la publication d’une autocritique. La présentation complète de ce rapport de Jdanov se trouve dans ses archives.
« L’absence de liens entre nous, qui résulte dans un isolement mutuel, affaiblit indubitablement nos forces. En particulier, si on parle d’erreurs, il nous faut faire référence aux erreurs commises par les dirigeants des Partis Communistes de France et d’Italie envers la nouvelle campagne de l’impérialisme américain contre la classe ouvrière.
La direction du Parti Communiste français n’a pas démasqué et ne démasque pas de façon adéquate pour le peuple de son pays le plan Truman-Marshall, le plan américain d’esclavage de l’Europe, et de la France en particulier.
Le départ des communistes du Gouvernement Ramadier a été traité par le Parti Communiste comme un événement domestique, alors que la véritable raison de l’expulsion des communistes du Gouvernement était que celle-ci avait été exigée par l’Amérique.
Il est à présent devenu assez évident que l’expulsion des communistes du Gouvernement était la condition préalable pour que la France reçoive des crédits américains.
Un crédit américain de 250 millions de dollars était le prix modeste payé par la France pour renoncer à sa souveraineté nationale.
Comment le Parti Communiste français a-t-il réagi face à cet acte honteux des cercles dirigeants de France qui ont vendu la souveraineté nationale du pays ?
Au lieu de dénoncer comme honteuse, comme une trahison de la défense de l’honneur et de l’indépendance de la patrie, la conduite des autres partis, socialistes inclus, le Parti Communiste français a réduit la question à un problème de violation des pratiques démocratiques, qui s’exprimait par un empiétement sur les droits du parti le plus nombreux au Parlement français, alors que la violation de la tradition parlementaire était, dans ce cas, simplement le prétexte et non la cause.
Cet étouffement des raisons réelles pour lesquelles les communistes ont été exclus du Gouvernement constitue sans aucun doute une erreur sérieuse de la part de la direction du Parti Communiste français, et soit était dû à une mauvaise compréhension de la situation, et il est difficile de supposer que ça ait été le cas, soit les communistes français se sont laissés intimider par des arguments sur les intérêts “ nationaux ” de la France. Apparemment, les communistes craignaient qu’ils puissent être accusés de constituer un obstacle à l’octroi par l’Amérique d’un crédit à la France, et ainsi, de soi-disant nuire aux intérêts de leur pays.
De cette manière, les communistes ont cédé à un chantage qui leur reprochait de ne pas être suffisamment patriotique alors que la seule force patriotique en France aurait été le Parti Communiste, s’il avait démasqué la signification réelle du crédit américain, qui avait été conditionné à une modification de la composition du Gouvernement par l’exclusion des communistes, ce qui, partant, affaiblissait la souveraineté même de la France.
A cette occasion, le Parti Communiste français a cédé à la pression de la réaction, même s’il savait que cette pression était dictée par des forces impérialistes hostiles au peuple français.
Les communistes français auraient dû se présenter fièrement devant le peuple, dévoilant le rôle de l’impérialisme américain qui avait ordonné à la France d’expulser les communistes du Gouvernement national et expliquer au peuple qu’il ne s’agissait pas simplement d’une autre « crise gouvernementale », pas d’une simple violation des traditions parlementaires (bien que cela soit aussi significatif en tant que caractéristique de la crise de la démocratie bourgeoise), mais d’un cas d’ingérence étrangère dans les affaires françaises, une abrogation de l’indépendance politique de la France, une vente de la souveraineté de la nation par les socialistes français.
Il est déplorable que les dirigeants responsables des communistes français aient échoué jusqu’ici à expliquer au peuple français et à l’opinion publique mondiale dans son ensemble la cause sous-jacente de ces événements qui ont eu lieu en France, et le rôle honteux joué dans cette question par les socialistes français.
Les communistes français ont accusé les socialistes de “ glissement vers la droite ”. Mais quel glissement vers la droite peut-il y avoir eu ? Blum a-t-il jamais été de gauche ? Nous savons que Blum n’a jamais été de droite ni de gauche mais a toujours été, est et restera un serviteur loyal de la bourgeoisie, une courroie de transmission de l’influence de celle-ci dans le mouvement ouvrier.
En conséquence, il ne saurait glisser nulle part, et les camarades français ont évidemment échoué à discerner suffisamment clairement les manœuvres des dirigeants socialistes.
La triste expérience de la France a servi de signal pour une “ crise gouvernementale ” en Italie.
Exactement comme en France, la source principale de cette “ crise gouvernementale ”, créée artificiellement, était la question d’un crédit américain et la présentation par les cercles impérialistes américains, comme un préliminaire à celui-ci, d’une exigence d’expulsion des communistes du Gouvernement.
La presse italienne de droite a dévoilé ce secret sans vraiment de honte. " Si nous voulons vivre, écrivait le journal de droite italien Buon Senso, nous devons obtenir un prêt des U.S.A. " De cela, le journal tirait la conclusion : " La crise doit être résolue de façon à nous permettre de recevoir le crédit dont nous avons besoin.
Les arguments contraires sont sans fondement. Nous devons comprendre ce qui s’est passé en France, où les socialistes ont rompu avec les communistes et où ces derniers se sont laissés expulser des postes ministériels sans faire de scandale. "
L’annonce de la décision de De Gasperi d’expulser les représentants du Parti Communiste italien du Gouvernement a provoqué les masses et a causé de multiples protestations. Mais malheureusement, on n’a pas soutenu ni dirigé suffisamment cette initiative des masses.
La conclusion qu’il faut tirer est que, en Italie comme en France, en surestimant les forces de la réaction, les communistes ont été les victimes de l’intimidation et du chantage impérialiste.
Ils ont sous-estimé leurs propres forces, les forces de la démocratie, la volonté des masses de défendre les droits nationaux et intérêts fondamentaux de leurs pays.
C’est d’autant plus décevant que tant les Partis Communistes français qu’italien ont démontré, dans des conditions difficiles, leur capacité à rallier autour de la bannière communiste les larges masses de la classe ouvrière, les paysans pauvres et l’intelligentsia ».
Rupture avec le "Titisme"
Lors de la seconde réunion du Kominform en janvier 1948 en Yougoslavie, les divergences entre la ligne politique du Kominform et les dirigeants yougoslaves se précisent en particulier à propos du projet yougoslave de Fédération balkanique.
À la troisième réunion, qui se déroule du 25 au 28 juin 1948 à Bucarest, les contradictions sont telles, tant sur des questions théoriques que pratiques, que la rupture s’impose et que la Yougoslavie est exclue du Kominform. C’est la rupture avec le « titisme », rupture qui aura des répercussions dans beaucoup de partis communistes.
Principales divergences :
- Tito veut constituer une fédération des Balkans incluant la République populaire d’Albanie et la République populaire de Bulgarie, malgré les hésitations et réserves de Dimitrov, et l’opposition radicale de l’Albanie. Ce projet est dénoncé comme une entreprise, une volonté d’hégémonie dans la région de la part de Tito.
- Déjà durant la guerre antifasciste en Yougoslavie et en Albanie, le Parti Communiste Albanais avait dénoncé l’immixtion de troupes yougoslaves en Albanie sans son accord, montrant ainsi une volonté annexionniste de Tito. Puis, durant la guerre civile en Grèce, Tito a placé des troupes yougoslaves en Albanie, sans l’accord de l’Albanie. Afin d’obtenir une aide économique et militaire des impérialismes britannique et US, Tito annonça officiellement, le 10 juillet 1949, la fermeture de la frontière entre la Yougoslavie et la Grèce aux partisans grecs. Mais dans le même temps, il permettait aux troupes royalistes fascistes de Grèce de traverser le territoire yougoslave pour les prendre à revers.
- Très rapidement, la dictature du prolétariat a dégénéré en dictature de la bourgeoisie, le rôle dirigeant du Parti communiste remis en cause, illustré par le changement de dénomination en Ligue des communistes, et sur le plan économique, les conceptions de l’autogestion tournaient le dos aux conceptions communistes de la planification centralisée.
- Ainsi, la Yougoslavie a constitué la première expérience de la dégénérescence d’un pays socialiste en un pays capitaliste sous l’influence du révisionnisme moderne.
La Déclaration de 1960 est adoptée à l’unanimité des 81 Partis Communistes4
nous le verrons, elle dresse un réquisitoire radical contre le révisionnisme et sa variante yougoslave, montrant ainsi la perspicacité du Kominform en 1948 qui avait rejeté les conceptions de Tito qui contenaient en germe la variante yougoslave du révisionnisme.
La quatrième réunion se tient à Matra en Hongrie du 27 au 29 novembre 1949. Lors de cette réunion est décidée le renforcement du travail au sein du mouvement mondial des partisans de la paix.
Le Bureau de liaison n’aura pas d’activité notable les années suivantes. Le XXème congrès du PCUS, ses résolutions et ses conséquences ont rendu nécessaires la tenue de la Conférence de 1957 à Moscou.
Le Kominform et le PCF
Le PCF durant les années 1945 – 1948
Nous n’aborderons pas la période 1944-1945, celle juste après la victoire sur le nazisme, la situation de la résistance, des groupes armés voulant maintenir une autonomie face au rétablissement du pouvoir de De Gaulle, la ligne de la direction du PCF...
Depuis 1945, et même avant durant la dernière phase de la résistance, le Parti Communiste Français n’a cessé d’appeler à l’unité organique avec les socialistes, au sein d’un Parti Ouvrier Français. Mais ce projet est repoussé par la SFIO lors du 38ème Congrès du 29 août au 1er septembre 1946. Le contenu de cette décision n’est pas correctement analysée par la direction du PCF - l’alignement des dirigeants de la SFIO sur la politique des USA -, et les résultats des élections législatives du 10 novembre 1946, résultats favorables au PCF, relanceront les espoirs. Et pourtant, le document qui ressort du congrès de la SFIO est très clair et repousse le Parti Communiste Français :
« L’unité organique du prolétariat demeure pour le Parti socialiste un objectif essentiel.
Mais force est de constater qu’elle ne pourra être réalisée tant que les partis communistes nationaux ne se seront pas libérés de leur assujettissement politique et intellectuel vis-à-vis de l’État russe, et tant qu’ils ne pratiqueront pas une véritable démocratie ouvrière.
Désormais le Comité directeur du Parti sera seul habilité pour prendre contact, et uniquement dans des circonstances exceptionnelles, avec les organisations politiques, syndicales ou philosophiques voisines en vue d’actions communes ayant des buts précis, limités dans leur objet et dans le temps. »
Le PCF s'accroche à la voie française au socialisme
Depuis la fin de la guerre, le PCF participe au gouvernement en étant représenté par plusieurs ministres, dans les gouvernements présidés par De Gaulle, puis après sa démission, dans les gouvernements présidés par le socialiste Félix Gouin du 26 janvier au 24 juin 1946, puis par le démocrate-chrétien Georges Bidault jusqu’au 28 novembre 1946. C’est la logique du tripartisme avec le PCF, la SFIO et le MRP.
La ligne du PCF, la voie française au socialisme, a été présentée lors de deux interviews de Maurice Thorez :
- une interview accordée au journaliste anglais Harold King et reproduite par le quotidien britannique conservateur Daily Mail (édition continentale), le 15 novembre 1946. On y lit :
« Nous désirons un gouvernement dans lequel il y ait place pour tous ceux qui veulent travailler à la reconstruction de la France.
Il n’est aucunement question de gouvernement d’un parti, mais de gouvernement de la France.
Il est certain que le Parti communiste connaîtra de nouveaux succès aux élections à la deuxième Assemblée. II existe un courant puissant en France en faveur du Parti communiste. »
- Puis la fameuse déclaration accordée au Times5, revue britannique publiée le 18 novembre 1946. Le PCF se référera souvent à cette déclaration qui tourne le dos à toute perspective de confrontation et de rupture révolutionnaires.
« Les élections du 10 novembre ont souligné une fois de plus le caractère national et démocratique du Parti communiste français, profondément enraciné dans les couches populaires, à la ville et à la campagne.
Les travailleurs, les républicains font confiance au Parti communiste français parce qu’il a été et qu’il demeure le parti de la clairvoyance et du courage.
Seul, avant la guerre, il a dénoncé et combattu la prétendue non-intervention et la capitulation de Munich, c’est-à-dire la politique de concessions qui a encouragé les agresseurs fascistes. Il a été, sur le sol national, l’organisateur et le dirigeant de la lutte armée contre l’envahisseur allemand et contre la trahison vichyste.
Il est, depuis la Libération, l’initiateur et le conducteur de l’effort populaire pour la reconstruction de la France.
Tout le monde sait qu’à l’appel du Parti communiste, les mineurs français ont, depuis un an, doublé notre production de charbon qui dépasse de quinze pour cent les chiffres d’avant-guerre.
En même temps, grâce à l’initiative des ministres communistes, les ouvriers, les fonctionnaires, les paysans, les vieux travailleurs, les mères ont obtenu des avantages substantiels.
Enfin, l’opinion démocratique française approuve nos positions en matière de politique extérieure, notamment sur les problèmes de la sécurité et des réparations.
Nous n’admettons pas l’idée émise par certains de rendre à l’Allemagne une position économique dominante en Europe.
Nous demandons l’internationalisation de la Ruhr et le rattachement de la Sarre à notre système économique. Nous voulons la liquidation du fascisme et le désarmement effectif de l’Allemagne.
Nous estimons nécessaire, indispensable, l’entente entre nos grands alliés anglais, américain et soviétique.
Nous repoussons toute politique de blocs et d’orientation exclusive sur l’un quelconque de nos alliés, notre gratitude allant également à tous.
Nous souhaitons le resserrement des liens d’amitié et d’alliance entre la Grande-Bretagne et la France. Je suis d’une province arrosée de trop de sang britannique pour ne pas mesurer le prix de l’amitié franco-anglaise.
L’accord devrait résulter d’une juste solution de la question allemande. Nous ne comprenons pas qu’on nous refuse le charbon de la Ruhr et que l’on compromette ainsi le relèvement de notre pays.
Nous avons répété expressément au cours de notre campagne électorale que nous ne demandions pas au peuple le mandat d’appliquer un programme strictement communiste, c’est-à-dire reposant sur une transformation radicale du régime actuel de la propriété et des rapports de production qui en découlent.
Nous avons préconisé un programme démocratique et de reconstruction nationale, acceptable pour tous les républicains, comportant les nationalisations, mais aussi le soutien des moyennes et petites entreprises industrielles et artisanales et la défense de la propriété paysanne contre les trusts.
A l’étape actuelle du développement de la société, nous avons la conviction que les nationalisations – le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés – constituent un progrès dans la voie du socialisme.
Les nationalisations portent atteinte à la toute-puissance des oligarchies financières, elles limitent les possibilités légales de l’exploitation de l’homme par l’homme, elles placent entre les mains d’un gouvernement démocratique des moyens appréciables pour l’œuvre de redressement économique et social du pays.
Il est évident que le Parti communiste, dans son activité gouvernementale, et dans le cadre du système parlementaire qu’il a contribué à rétablir, s’en tiendra strictement au programme démocratique qui lui a valu la confiance des masses populaires.
Les progrès de la démocratie à travers le monde, en dépit de rares exceptions qui confirment la règle, permettent d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes.
De toute façon, le chemin est nécessairement différent pour chaque pays. Nous avons toujours pensé et déclaré que le peuple de France, riche d’une glorieuse tradition, trouverait lui-même sa voie vers plus de démocratie, de progrès et de justice sociale.
Cependant, l’histoire montre qu’il n’y a pas de progrès sans lutte. Il n’y a pas de route toute tracée sur laquelle les hommes puissent avancer sans effort.
Il leur a toujours fallu surmonter bien des obstacles. C’est le sens même de la vie.
L’union des forces ouvrières et républicaines est le sûr fondement de la démocratie.
Le Parti ouvrier français que nous proposons de constituer par la fusion des partis communiste et socialiste, serait le guide de notre démocratie nouvelle et populaire.
Il ouvrirait largement ses rangs aux travailleurs catholiques auxquels nous avons tendu bien avant la guerre une main fraternelle que beaucoup ont saisie.
Nombreux sont d’ailleurs les Français qui partagent notre conception de la laïcité : pas de guerre à la religion, neutralité absolue de l’enseignement au regard de la religion.
Les Français communistes désirent vivement que le caractère national et démocratique de toute leur activité soit compris en Grande-Bretagne.
Il n’en peut résulter que des effets heureux dans les rapports entre nos deux pays, pour le plus grand bien de notre cause commune, la cause de tous les peuples, la cause de la liberté et de la paix. »
Lors des premières élections législatives du 10 novembre 1946, le PCF arrive en tête avec 28,96 % des voix, suivi du MRP, 25,96 %, et de la SFIO, 17,87 %.
Le Parti Communiste Français réclame la direction du gouvernement, par la voix de son Bureau Politique, le 15 novembre 1946 :
« Le Parti communiste, conscient de ses responsabilités est prêt à assumer toutes les charges qui découlent pour lui de sa position de premier Parti de France.
C’est pourquoi, respectueux des décisions du suffrage universel, il revendique l’honneur et la responsabilité de la présidence du gouvernement de la République française, dans une volonté d’étroite collaboration avec tous les républicains soucieux de poursuivre dans l’union et la concorde, dans le respect des convictions et des croyances de chacun et dans l’exaltation de l’effort de tout un peuple, une politique démocratique, laïque et sociale, gage de la renaissance de la France
Le Bureau Politique décide de s’adresser au Conseil National du Parti Socialiste convoqué pour le 17 novembre, et de lui faire des propositions relatives à la formation d’un gouvernement d’union démocratique, laïque et sociale, à présidence communiste.
Le Parti communiste et le Parti socialiste disposent, dans la nouvelle Assemblée nationale, de forces suffisantes pour faire appliquer, en accord avec tous les républicains sincères, la volonté de suffrage universel. »
Les voix des députés PCF plus SFIO se montant à 259 alors qu’il en fallait 310, cela n’a pas suffi pour que Maurice Thorez soit premier ministre…
La solution MRP étant elle aussi rejetée, c’est un Gouvernement avec Léon Blum qui recueille la majorité, et un gouvernement est formé avec uniquement des ministres socialistes, afin de préparer l’élection présidentielle.
Vincent Auriol est élu président de la République en janvier 1947 avec les voix communistes.
Le socialiste Paul Ramadier, Premier ministre, décide de nommer plusieurs ministres communistes : Maurice Thorez, vice-président du conseil et ministre d’État, François Billoux, ministre de la Défense nationale (mais pas ministre de la Guerre, poste occupé par un démocrate-chrétien), Charles Tillon, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Georges Marrane, ministre de la Santé publique et de la Population.
Ces éléments parlementaires concernent la participation du PCF au gouvernement. Qu’en est-il sur le plan social ?
L’action du PCF a été déterminante pour relancer la production en appelant la classe ouvrière à travailler toujours plus. Si fin 1946, l’industrie et la production avaient connu un redressement et un développement, les biens de consommation s’étaient moins développés et les salaires ne suivaient pas l’inflation. Processus classique d’une bourgeoisie cherchant à reprendre les positions ébranlées du fait de la force du mouvement ouvrier, et ainsi à augmenter ses profits par une exploitation plus dure.
Face à cette situation et ce mécontentement de la classe ouvrière, la CGT a tiré la sonnette d’alarme en déclarant que c’était la classe ouvrière qui payait la reconstruction et en revendiquant une augmentation du salaire minimum et une amélioration du ravitaillement. Des mouvements de grèves démarrent en février 1947 et s’étendent jusqu’en avril. La participation communiste au gouvernement d’une part et d’autre part le développement des grèves impulsées par des syndicats CGT mais aussi par des travailleurs inorganisés soulignaient une contradiction qui ne pouvait se maintenir.
Une question délicate a surgi à propos des crédits militaires pour la guerre en Indochine. Alors que le Comité Central lors de la réunion du 19 mars 1947 a décidé de refuser l’appui à ces crédits, une réunion du Bureau Politique du 22 mars décidait le vote de la confiance au gouvernement, évitant ainsi la sortie des ministres communistes. Le soutien au maintien de l’Empire français visait à acquérir une légitimité du PCF, défenseur de la grandeur de la France.
Sur le plan international, les USA ont décidé de passer à l’offensive
Sur le plan internationale, les USA ont décidé de passer à l'offensive ; ainsi le président américain Truman présente le 12 mars 1947 sa doctrine d’interventionnisme généralisée pour « endiguer » le communisme. Le fameux plan Marshall va être annoncé dans la foulée le 5 juin 1947.
La SFIO ayant décidé de s’aligner sur les USA, (Léon Blum expliqua à Paul Ramadier que « L’élimination des communistes est vitale pour la France et pour la République »), Ramadier est inflexible face aux revendications ouvrières et Thorez est contraint le 30 avril 1947 d’indiquer qu’il portera ces revendications. Paul Ramadier pose alors le 4 mai 1947 la question de confiance, qui lui est accordée. Les députés communistes ayant voté contre lui, celui-ci annonce que les ministres communistes ne font plus partie du gouvernement.
Une page est tournée
Une page est tournée, mais dans les faits, la direction du PCF n’a pas pris la mesure de cette décision et espère que, par la pression populaire, le retour de ministres communistes sera encore possible…, alors que les ministres communistes sont renvoyés en Belgique le 19 mars ; ce sera la même situation en Italie le 13 mai 1947. Dans les faits, la participation communiste au gouvernement aura permis la relance de la production et cette participation aura comme conséquence une coupure d’avec une partie de la classe ouvrière.
La situation politique en France, comme dans le monde, évolue rapidement et profondément, en particulier du fait de l’action des USA qui proposent le plan Marshall visant à attacher les pays européens à l’impérialisme US. C’est dans ces conditions que se tient du 25 au 28 juin 1947 le 11e congrès du Parti Communiste Français.
11e congrès du Parti Communiste Français à Strasbourg6
Il est convoqué avec le mot d’ordre « Au service du peuple de France ». Les documents publiés issus de ce congrès doivent être étudiés pour comprendre la situation à l’époque, pour comprendre « la voie française au socialisme ». Lors de ce congrès, la perspective d’un « Parti ouvrier » est rejetée. Par contre, l’ambiguïté du PCF sur le plan Marshall est claire lorsque l’on lit attentivement la déclaration de Thorez à la tribune du Congrès le 26 juin.
« Chers camarades. Vous savez qu’il n’est pas dans nos habitudes d’apporter des rectifications à tout ce que l’on peut dire sur notre Parti dans la presse adverse.
Mais il s’est glissé ce matin une telle formule dans toute la presse française et étrangère qu’elle nous oblige à faire une déclaration très nette.
Toute la presse reproduit une expression qui n’a pas été prononcée ici, que personne de vous n’a entendue, à savoir que l’on aurait dénoncé le plan Marshall comme un piège occidental.
En militants responsables, nous avons l’habitude de peser ce que nous disons et de ne parler qu’avec beaucoup de prudence sur les problèmes de la politique extérieure qui intéressent l’avenir de notre pays.
Je répète que nous sentons trop notre responsabilité pour créer des difficultés entre les alliés et faire quoi que ce soit qui puise gêner l’entente nécessaire entre alliés et en définitive le relèvement de notre pays. Voici donc ce que j’ai dit hier :
« Le plan dont on parle ces jours-ci nous semble comporter de graves inconvénients.
Tel quel, il aboutirait en fait à liquider les réparations et à mettre l’Allemagne sur le même plan que la France et les autres pays victimes de l’agression hitlérienne.
Certains réactionnaires enragés voulaient déjà voir dans ce plan comme une machine de guerre contre l’Union Soviétique, comme l’amorce d’un bloc occidental qui couperait l’Europe et le monde en deux.
La venue à Paris de Molotov sur l’invitation des ministres des Affaires étrangères français et anglais porte un coup aux espoirs des pêcheurs en eau trouble. »
Voilà ce que j’ai dit. Tout autre expression ou interprétation ne peut être considérée que comme un coup dirigé à la fois contre l’unité de notre peuple et contre l’unité nécessaire entre les grands alliés.
J’ajoute, parce que nous nous devons d’être loyaux, que les journalistes ne sont nullement responsables pour la formule incriminée.
L’interprétation qu’ils en font est autre chose. Malheureusement, l’expression leur a été livrée dans un résumé qui a été préparé par nos services de presse.
Des militants responsables, au lieu de reproduire simplement ce que nous disons, croient devoir interpréter et ont commis cette faute très grave que j’avais le devoir de rectifier devant le Congrès.
Je suis convaincu que nous pouvons compter sur la courtoisie et la bonne foi des journalistes présents à notre congrès, pour apporter partout les rectifications nécessaires. »
Un peu plus tard, Maurice Thorez donne un nouvel interview au journaliste anglais Harold King, publié le 21 septembre dans l’Humanité7 :
« Le Parti Communiste est un parti de gouvernement, dont le programme fondamental et le langage n’ont pas changé et ne changeront pas, selon que le Parti, est ou n’est pas au gouvernement (…).
Depuis mai 1943, il n’y a plus d’Internationale Communiste, pour la raison essentielle que les voies du développement du mouvement ouvrier sont devenues extrêmement diverses et que chaque Parti Communiste doit tenir compte des problèmes concrets posés devant la classe ouvrière de son pays.
Dans une autre période historique, la même question s’était posée aux fondateurs de la Première Internationale qui l’avait résolue de la même façon. Il n’est donc pas possible de parler de « tactique d’ensemble » des partis communistes, ni pour le passé récent, ni pour l’avenir.
Ce que peut dire tout homme attentif aux questions de politique internationale, c’est que les Partis Communistes apparaissent bien, chacun dans son pays, comme les animateurs d’une large politique d’union ouvrière et démocratique, pour la renaissance et l’indépendance de leur patrie respective, pour l’entente entre les peuples et pour la paix. »
Et le lendemain (!!!) de la publication de cet interview se tenait la réunion fondatrice du Kominform, le Bureau d’information des partis communistes et ouvriers les 22 au 27 septembre 1947 dont il a été déjà question et à laquelle participait le PCF.
Le Kominform, par la voix de Jdanov comme celle du représentant yougoslave critique la ligne du PCF suivie depuis 1945
Cette critique nécessitait une rectification générale et une autocritique adoptée par le Comité central du Parti Communiste Français lors de sa réunion des 29 et 30 octobre 19478, autocritique reprenant les critiques de Jdanov : « Le Comité Central, dans sa dernière session, avait signalé des lacunes, des erreurs dans l’activité du Parti, de ses divers organismes et des militants, aux différents postes auxquels la confiance des masses les a appelés.
La racine de ces erreurs, nous la trouvons dans le retard du Comité Central lui-même à constater et à définir clairement la nature et la portée des changements intervenus dans la situation internationale et notamment du regroupement des forces impérialistes et antidémocratiques, sous la direction et au profit des États-Unis.
Dès lors, nous n’avons pas souligné, dès le début, et avec la vigueur nécessaire, que nous n’avions été écartés du gouvernement que sur l’ordre exprès de la réaction américaine. Et nous avons prêté le flanc à la manœuvre de Léon BLUM et de RAMADIER qui voulaient faire croire à des divergences portant exclusivement sur les questions de salaires et de prix.
Nous avons laissé mettre en avant ce qui n’avait été qu’un prétexte pour nous éloigner du gouvernement.
D’autre part, si nous avons eu raison de dénoncer notre éviction du gouvernement, comme étant une violation des lois de la démocratie parlementaire — comme un nouvel indice de la crise de la démocratie bourgeoise que les capitalistes jettent par-dessus bord dès l’instant où elle peut être utilisée par la classe ouvrière — nous avons laissé l’impression qu’il s’agissait d’une crise ministérielle plus ou moins ordinaire, tandis qu’il s’agissait d’une intervention brutale des impérialistes américains dans les affaires de la France.
Par suite de cette faute initiale, nous n’avons pas, dès le début, démasqué impitoyablement la conduite des dirigeants socialistes, et des divers partis au gouvernement, comme étant une véritable ignominie, une honteuse trahison des intérêts nationaux.
Il en est résulté les indécisions, les flottements de notre groupe à l’Assemblée Nationale, critiqués par le Comité Central dans sa dernière session : l’abstention au lieu d’un vote résolument hostile contre certains textes gouvernementaux (mesures de vexation envers les paysans, statut de l’Algérie) ; la dénonciation insuffisante de la loi électorale municipale DEPREUX-BARRACHIN, en raison des illusions que l’on cultivait sur l’attitude de tel ou tel groupe, sans tenir compte de la nouvelle situation en France et dans le monde.
Pendant un certain temps, le Parti a semblé hésiter dans son opposition à un gouvernement qui méconnaît si gravement les intérêts du pays.
Nous avons paru sensibles aux criailleries des socialistes et autres qui nous reprochaient de vouloir faire échec à l’octroi de crédits américains et de porter préjudice à notre pays, en somme, de ne pas agir en patriotes.
Alors que, seuls, nous avons, sur ce problème comme dans toutes les autres questions, une attitude absolument conforme aux intérêts de la France.
Alors que, seuls, nous nous comportons en patriotes passionnément attachés à leur pays.
Les hésitations du Comité Central et du Groupe Parlementaire ont nui, dans une certaine mesure, à la rapide mobilisation des masses ouvrières et démocratiques contre le gouvernement RAMADIER et sa politique néfaste.
Elles ont nourri les tendances opportunistes, condamnées le mois dernier par le Comité Central, et qui s’expriment dans la sous-estimation des forces de la classe ouvrière et la crainte du mouvement de masse.
Alors que le devoir des communistes, dit notre résolution de septembre, est de se placer résolument à la tête du mouvement populaire avec hardiesse et esprit de responsabilité.
Alors que le Parti Communiste a pour mission d’élever, d’éduquer, d’organiser, de guider le mouvement de la classe ouvrière et des masses laborieuses. »
Notons toutefois que le 11ème Congrès, quatre mois plus tôt en juin 1947, avait déjà opéré certaines corrections sur la ligne suivie en prenant en considération les luttes sociales depuis le début 1947 et l’éviction des ministres communistes en mars.
Cette critique de la ligne du PCF quant au passage pacifique au socialisme doit aussi considérer les luttes de clases en France durant toute cette période s’étendant de la fin de la guerre jusqu’au XXème Congrès du PCUS en 1956. Les grèves de 47-48, malgré la scission du mouvement syndical et la création de FO avec l’argent de la CIA sont très puissantes, très combatives, mêlant les causes économiques et l’opposition à la domination US. Sur ce dernier point, les manifestations violentes contre « Ridgway-la-peste » en 1952 sont un moment important ayant entrainé une répression extrême du pouvoir. C’est aussi la période de lutte contre la guerre au Vietnam, avec ses actions internationalistes de grèves des dockers. Mais aussi, les mots d’ordre de « paix au Vietnam » n’étaient pas à la hauteur de ce qu’exigeait un soutien internationaliste à la lutte du peuple vietnamien. Toute cette période complexe du mouvement ouvrier et communiste nécessite une étude afin de fonder une organisation communiste révolutionnaire.
Ainsi, depuis le milieu de 47 et après, la lutte de la bourgeoisie contre les luttes ouvrières, contre l’activité des syndicats CGT, contre l’activité des communistes a été d’une violence extrême.
Face à cette violence, à cette répression, les réactions de défense de la classe ouvrière et des communistes ont conduit les masses influencées par le PCF à se resserrer autour du PCF et de la CGT. Cette lutte vitale, juste et nécessaire n’a pas permis une réflexion approfondie sur les erreurs commises en vue de prévenir toute nouvelle manifestation de l’opportunisme. Le pôle progressiste ayant à sa tête le PCF se trouva isolé du fait de la guerre froide menée par l’impérialisme US et ses obligés comme la bourgeoisie française. Le soutien aux luttes des peuples coloniaux pour l’indépendance contre le système colonial français et « l’Empire français » a été mené par le PCF, mais pas au niveau de ce qu’il aurait dû être. Une nouvelle période favorable s’est développée en 1955-1956 avec la lutte du peuple algérien conduite par le FLN pour l’indépendance et le refus de la guerre par le peuple français sous la forme du slogan « paix en Algérie ». Le vote des pouvoirs spéciaux du PCF au gouvernement Guy Mollet ouvre une nouvelle page de la politique du PCF, page qui nécessite une étude et une discussion. Le rapport d’activité du Comité Central du PCUS présenté par Khrouchtchev au XXème congrès9 le 14 février 1956 sera, en quelque sorte le feu vert, le support théorique pour remettre au premier plan la théorie du passage pacifique par la voie parlementaire au socialisme.
Il faut relever que lors de la discussion en vue d’élaborer une déclaration à la Conférence des 81 Partis de Moscou en novembre 1960, Maurice Thorez intervient au nom du PCF. Dans sa longue intervention, Thorez reprend intégralement son interview au Times et met uniquement sur le dos de la Yougoslavie « la critique injuste » de la ligne du PCF en 45-47. Thorez passe sous silence le fait que la critique la plus virulente avait été présentée par Jdanov au nom du PCUS. Il passe aussi sous silence l’autocritique de 1947 du PCF , ce qui montre que dans les faits, l’autocritique présentée en 47 n’était pas une autocritique communiste ! Nous reproduisons un passage de cette intervention qui a été publiée dans un document « exclusif » pour les militants du PCF : « Nous n’avons pas été aidés à l’époque, on ne nous a guère encouragés sur cette voie. Certains ne voulurent pas nous comprendre et traitèrent cette opinion de manifestations d’opportunisme et de parlementarisme. A la première conférence du Bureau d’information, les délégués yougoslaves dirigèrent contre nous à ce propos une critique qui se voulait de gauche : leur attitude par la suite devait montrer suffisamment la valeur d’une telle prétention ».
Sur cette théorie du passage pacifique, parlementaire au socialisme, Thorez reviendra plus longuement lors de la réunion du Comité Central à Ivry10 le 15 décembre 1960. Nous y reviendrons dans un texte ultérieur.
1 références extraites de « Quatre premiers congrès mondiaux de l’Internationale Communistes 1919-1923 », Bibliothèque Communiste 1934, fac-simile Maspéro, 1969
2 Cahiers d'histoire de l'Institut Maurice Thorez, 22, 1977, pages 62 à 67.
4 https://www.marxists.org/history/international/comintern/sino-soviet-split/other/1960statement.htm
6 Maurice Thorez, AU SERVICE DU PEUPLE DE FRANCE - XIe congrès national du parti communiste français, Strasbourg 25, 26, 27, 28 juin 1947, 2dité par le Parti Communiste Français.
7 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k47392350/f1.item.zoom
9 Rapport d’activité du CC du PCUS au XXème congrès, supplément à « Etudes Soviétiques, N°95, février 1956
Les divergences au sein du Mouvement Communiste International
début des années 60
II- Le XXème Congrès du PCUS
Pour discuter en 2025 du débat au sein du MCI qui s’est déroulé publiquement essentiellement en 1963, soit il y a plus de 60 ans ( !!!), il faut se replacer dans la situation à cette période et prendre en considération qu’un débat de cette importance a certainement des racines plus anciennes et que les partis et militants en présence sont passés par un processus de la connaissance qui prend un certain temps et que, au cours de cette période aussi, les divergences se sont approfondies du fait d’une évolution des points de vue en présence.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la victoire de l’URSS contre le nazisme, les victoires des forces populaires en Europe, l’établissement des Démocraties Populaires dans l’Est de l’Europe, la victoire de la révolution en Chine, le Mouvement Communiste International s’est fortement développé et étendu. De ce fait, l’existence de points de vue différents parmi ce grand nombre de partis communistes est chose normale et l’objectif de toujours parvenir à une unité de points de vue afin de renforcer la lutte des peuples doit respecter des principes par les échanges fraternels, réussir à renforcer l’unité. La ligne à suivre pour aboutir à une unité doit être: « Unité – critique – unité ». Plus explicitement, c’est partir du désir d’unité et arriver, en résolvant les contradictions par la critique ou la lutte, à une nouvelle unité reposant sur une base nouvelle. Rappelons pour mémoire qu’en 1948 avaient surgi de graves divergences entre les partis communistes au pouvoir d’une part, et avec Tito et la Ligue des Communistes de Yougoslavie d’autre part, ce qui avait entrainé l’exclusion de la Yougoslavie du Bureau de liaison1 (Kominform).
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’URSS, le PCUS, ses dirigeants et Staline jouissent d’un très grand prestige et cela est normal. Tous les partis communistes reconnaissent le PCUS et ses dirigeants comme les dirigeants du MCI. Le 5 mars 1953, Staline meurt et tous les communistes pleurent cette mort et sont déterminés à poursuivre son œuvre révolutionnaire.
L’impérialisme cherche à utiliser le désarroi suscité par cette mort. Ainsi, en mettant à profit les difficultés économiques en République Démocratique Allemande (RDA) et la décision d’augmenter les cadences de travail sans augmentation des salaires, des révoltes ouvrières éclatent à Berlin-Est en juin 1953 en réaction à ces mesures alors que le gouvernement a annoncé leur suppression. La propagande impérialiste se déchaine et il faudra une intervention soviétique pour que la situation se rétablisse.
En URSS même, des changements dans la direction du Parti et du gouvernement sont décidées : le 14 mars Khrouchtchev est nommé 1er secrétaire à la place de Malenkov qui avait présenté le rapport d’activité du CC au 19ème congrès du PCUS en octobre 1952 ; en juin 1953 Beria, responsable des organes de sécurité, et plusieurs dirigeants de cette section sont éliminés. Malenkov est remplacé par Boulganine à la direction du gouvernement en février 1955. Molotov, qui déclare le 8 février 1955 que la Yougoslavie est un pays fasciste alors que Khrouchtchev et Boulganine se rendent à Belgrade en mai-juin 1955, en mettant sur le dos de Staline les problèmes antérieurs entre l’URSS, les partis communistes des autres pays socialistes d’une part et Tito d’autre part, et cherchant à renouer avec Tito, reçoit un blâme du CC du PCUS lors de sa session de juillet 1955 et est remplacé au ministère des Affaires étrangères en juin 1956 par Shepilov.
I. Le XXème congrès du PCUS.
Du 14 au 25 février 1956 se tient le XXème Congrès du PCUS. Ce congrès se déroula en deux étapes : une première, que l’on peut caractériser comme classique, Khrouchtchev présentant le rapport d’activité du CC ; et une fois le congrès terminé, Khrouchtchev présenta le fameux « rapport secret » devant les congressistes soviétiques seulement.
I.1 Rapport d’activité
Nous présentons et discutons d’abord quelques points de ce rapport d’activité2. Ce rapport était passé totalement à la trappe, vu la bombe du « rapport secret » présenté en fin de congrès sur les "crimes de Staline".
Ce rapport présente les progrès quantitatifs très importants dans la production, résultats d’une économie planifiée et centralisée, ainsi que l’amélioration des conditions de vie du peuple depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ces points sont importants et réels. Mais ces progrès étant acquis, quels sont les pas en avant réalisés dans la révolution socialiste, ou les étapes en vue pour progresser ? Impasse complète ! Rien n’est dit sur l’amélioration de la planification et des possibilités d’une planification par des allers-retours successifs de la périphérie vers le centre du fait du développement des forces productives et des capacités des producteurs, ni sur la transformation, la révolution des rapports de production. Il n’est question que d’émulation socialiste afin que les travailleurs produisent plus et mieux.
Khrouchtchev, ensuite, s’étend longuement et indique : : « Je tiens à m’arrêter sur quelques questions fondamentales du développement international actuel, qui déterminent non seulement la marche des événements en cours, mais aussi les perspectives d’avenir.
Ce sont les questions relatives à la coexistence pacifique des deux systèmes, à la possibilité de conjurer les guerres à notre époque et aux formes du passage des différents pays au socialisme. Examinons brièvement ces questions.
I.1.1 La coexistence pacifique des deux systèmes.
Le principe léniniste de la coexistence pacifique des Etats aux régimes sociaux différents a été et demeure la ligne générale de la politique extérieure de notre pays ».
Il s’agit-là d’une erreur théorique. La ligne générale, le principe de la politique extérieure d’un pays socialiste, c’est l’internationalisme prolétarien, internationalisme qui se décline selon la contradiction fondamentale considérée. La coexistence pacifique concerne la contradiction fondamentale opposant le camp socialiste au camp impérialiste.
Khrouchtchev poursuit à propos de la situation internationale, car il est obnubilé par la question de la paix, de « la possibilité de conjurer les guerres à notre époque » ; le rapport est clair :
« Comme on le sait, il y a la thèse marxiste-léniniste suivant laquelle les guerres sont inévitables tant qu’existe l’impérialisme, thèse qui a été élaborée dans la période où, premièrement, l’impérialisme était un système mondial, un système universel et, deuxièmement, où les forces sociales et politiques n’ayant pas intérêt à la guerre étaient faibles, insuffisamment organisées et ne pouvaient, de ce fait, obliger les impérialistes à renoncer à la guerre …
La thèse ci-dessus était tout à fait juste pour cette période. Mais à l’heure actuelle, la situation a foncièrement changé. Le camp mondial du socialisme est né et est devenu une force puissante. Les forces de paix y trouvent des moyens non seulement moraux mais aussi matériels pour prévenir l’agression…Plus les peuples défendront activement la paix, plus on sera assuré qu’il n’y aura pas de nouvelle guerre».
Dans le prolongement de ce développement, Khrouchtchev aborde « les formes de passages de différents pays au socialisme. Avec les changements fondamentaux survenus dans l’arène mondiale, de nouvelles perspectives s’ouvrent aussi aux pays et nations pour passer au socialisme…
Comme on sait, dans les pays de démocratie populaire d’Europe, dans une autre situation historique, on a pu se passer de la guerre civile ». Erreur encore ! Khrouchtchev fait l’impasse, déforme cette situation historique caractérisée par la résistance intérieure dans ces pays contre l’occupant impulsée par les communistes et ses alliés, la compromission de la bourgeoisie avec le nazisme, et aussi, facteur très important, par la présence de l’Armée rouge !
Khrouchtchev poursuit « Dans cet ordre d’idées la question se pose d’utiliser aussi la voie parlementaire pour passer au socialisme…
La classe ouvrière …est en mesure d’infliger une défaite aux forces réactionnaires et antipopulaires, de conquérir une solide majorité au parlement et de transformer cet organe de la démocratie bourgeoise en instrument de la véritable volonté populaire….Certes, dans les pays où le capitalisme est encore fort, où il détient un énorme appareil militaire et policier, une sérieuse résistance est inévitable. Le passage au socialisme se fera au milieu d’une lutte de classe, d’une lutte révolutionnaire aigüe ».
Ainsi, Khrouchtchev, dans son rapport enfile des perles révisionnistes en présentant un enchainement cohérent : la coexistence pacifique permet la compétition pacifique entre les deux systèmes, et donc le passage pacifique au socialisme dans les pays capitalistes se fera par une extension de la voie parlementaire en montrant la supériorité du socialisme.
I.1.2 Coexistence pacifique – Compétition pacifique – Passage pacifique
Nous discutons à présent ce long passage du rapport Khrouchtchev, conceptions qui, à l’époque n’avaient pas été réellement discutées. Ces conceptions furent largement débattues lors du débat au sein du MCI du début des années 60.
Depuis les débuts du mouvement communiste, la question du renversement du pouvoir de la bourgeoisie et de l’exercice du pouvoir prolétarien ont fait l’objet d’une lutte entre les deux voies. Face au marxisme révolutionnaire, les conceptions révisionnistes de Bernstein, de Kautsky, puis d’autres, ont essayé de détourner, de désarmer le prolétariat.
Précisons comment poser la question : d’abord, une question de vocabulaire. Souvent cette question est présentée dans les termes « la voie de passage au socialisme ». Cette expression est à rejeter car le débat a montré ce que cette expression contenait d’ambiguïtés mises à profit par les révisionnistes. Parler de « passage », du passage du pouvoir de la bourgeoisie au pouvoir prolétarien revient à effacer, à masquer la nécessaire rupture avec le capitalisme. Cette expression doit être rejetée. Cette expression est à rapprocher de celle, récente, de « bifurcation » employée par tous ceux qui cherchent à escamoter la nécessité de la rupture avec le capitalisme.
Avançons un peu : la question est aussi posée en opposant la voie démocratique et la voie révolutionnaire. Cela revient dans les faits à considérer la révolution comme non démocratique par essence, ce qui évidemment n’est pas correct, est opposé à la réalité !
Pas d'utilisation du mot "démocratie" sans sa caractérisation de classe!
Dans une société de classes, la démocratie a nécessairement un caractère de classe :
- démocratie bourgeoise d’une part,
- d’autre part, démocratie prolétarienne, ou démocratie populaire, ces deux expressions ne présentant que des différences mineures.
Comment poser la question des deux voies pour l'établissement du pouvoir prolétarien? Rappelons la définition du terme prolétaire : prolétarien = qui n'a que sa force de travail à vendre pour vivre dans le système capitaliste.
- la voie parlementaire et son extension pacifique jusqu'au socialisme,
- la voie révolutionnaire alliant toutes les formes de lutte, y compris la voie parlementaire, et en se préparant à faire face à toutes les formes d'opposition de la bourgeoisie, y compris la violence de celle-ci et opposer la violence révolutionnaire à la violence contre révolutionnaire..
Sur cette question fondamentale du marxisme, quelle voie pour l’établissement du pouvoir prolétarien, il faut revenir aux textes fondamentaux de Marx et d’Engels. Analysant l’expérience de la Commune de Paris, bien que celle-ci n’eût pas atteint son but, Marx y voyait une expérience historique d’une portée immense, un pas en avant de la révolution universelle prolétarienne3 , un pas bien plus important que des centaines de programmes et de raisonnements. Analyser cette expérience, y puiser des leçons de tactique, s'en servir pour passer au crible sa théorie : telle est la tâche que Marx se fixa. Cette expérience a conduit Marx à apporter une correction au Manifeste du Parti Communiste, en s'inspirant de l'expérience révolutionnaire des communards parisiens. Ainsi, dans la préface à une nouvelle édition du Manifeste, datée du 24 juin 18724, Marx et Engels déclarent que le programme du Manifeste « est aujourd’hui vieilli sur certains points » et précisent :
"La Commune, notamment, a démontré que la "classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l'Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte.""...
Les derniers mots de cette citation, mis entre guillemets, sont empruntés par les auteurs à l'ouvrage de Marx La Guerre civile en France.
Il est caractéristique que c’est cette idée essentielle, nécessité de « briser la machine bureaucratique et militaire » que les révisionnistes comme Berstein, Kautsky et à présent Khrouchtchev, remettent en cause au nom de modifications de la situation internationale !
De plus, l’expérience de la Commune de Paris a permis de préciser ce point capital : la première phase du pouvoir du prolétariat sera la dictature du prolétariat pour en finir avec toutes les classes et réaliser le communisme.
I.2 Le Rapport secret de Khrouchtchev
Le XXème Congrès étant terminé, Khrouchtchev organise une session supplémentaire réservée aux seuls délégués soviétiques durant laquelle il présente le fameux « rapport secret »5, critiquant la direction de Staline et dénonçant les crimes commis durant cette période par Staline. Il s’agit d’un réquisitoire contre Staline, sa direction assurée pendant une trentaine d’années au sein du PCUS, et responsable d’une montagne d’erreurs ! C’est la stupeur parmi les communistes soviétiques comme pour tous les Partis communistes.
Khrouchtchev commence par indiquer qu’il ne s’agit pas de présenter les mérites de Staline :
« Le but du présent Rapport n'est pas de procéder à une critique approfondie de la vie de Staline et de ses activités. Sur les mérites de Staline suffisamment de livres, d'opuscules et d'études ont été écrits durant sa vie. Le rôle de Staline dans la préparation et l'exécution de la révolution socialiste, lors de la guerre civile, ainsi que dans la lutte pour l'édification du socialisme dans notre pays est universellement connu. Chacun connaît cela parfaitement ».
Cela étant dit, comme pour refermer le cercueil, Khrouchtchev présente, très longuement « une critique systématique des erreurs et crimes de Staline », conséquences du « culte de la personnalité ». L’énormité de ce rapport de plus de 80 pages, d’une violence rare, nécessiterait des livres pour discuter chaque point, séparer ce qui est juste de ce qui est faux, inventions, procès d’intention et visées politiques. La critique dans ce « rapport secret » porte sur Staline, sa personnalité, ses méthodes de direction ; les questions de ligne politique sont totalement absentes.
Ainsi, Khrouchtchev poursuit : « Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est une question qui a une importance pour le Parti actuellement et dans l'avenir. Ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment le culte de la personne de Staline n'a cessé de croître, comment ce culte devint, à un moment précis, la source de toute une série de perversions graves et sans cesse plus sérieuses des principes du Parti, de la démocratie du Parti; de la légalité révolutionnaire ».
Les premières réserves ou désaccords apparaissent au sein du PCUS, et aussi au sein des partis communistes. Ces réserves restent à l’intérieur des partis qui sont soumis à une pression énorme du fait des agressions de l’impérialisme. Un réflexe de défense s’opère parmi les communistes, d’autant plus que ce rapport n’est pas officiellement diffusé parmi les communistes, discuté et débattu. La difficulté d’en discuter alors vient de son caractère « rapport secret », secret en fait pour les communistes, et public pour les forces réactionnaires et anti communistes qui disposent de ce rapport.
Le Parti Communiste Chinois (PCC) a rappelé, dans le document publié en septembre 1963, « les divergences entre la direction du PCUS et nous, leur origine et leur évolution », quelle fut l’attitude adoptée après le XXème Congrès6 :
« … du fait que l’impérialisme et les réactionnaires des différents pays exploitaient les erreurs du XXème Congrès du PCUS et se livraient avec frénésie à des activités antisoviétiques, anti communistes et anti populaires, nous n’avons pas à l’époque, critiqué publiquement les erreurs du XXème Congrès, soucieux de l’intérêt de l’unité face à l’ennemi, prenant en considération l’embarras dans lequel se trouvaient les dirigeants du PCUS, et compte tenu du fait que la direction du PCUS ne s’était pas encore aventurée aussi loin qu’aujourd’hui dans la répudiation du marxisme-léninisme ».
« Nous avons toujours soutenu que nombre de vues formulées par le XXème Congrès du PCUS à propos des luttes internationales et du mouvement communiste international actuels sont erronées et contraire au marxisme-léninisme. La répudiation totale de Staline sous prétexte de « lutte contre le culte de la personnalité » et le passage pacifique au socialisme par la soi-disant « voie parlementaire » constituent, en particulier, les deux erreurs de principe d’une extrême gravité »7.
Confronté à ce « rapport secret », le PCC adopta une position en prenant du recul et en s’efforçant d’analyser la question du rôle de Staline en relation avec les luttes menées par le PCUS.
Ainsi, le PCC publie le 5 avril 1956 un document, « A propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat », document dans lequel un soutien au PCUS et à Khrouchtchev est apporté. Certains problèmes anciens entre le PCUS et le PCC sont indiqués, des divergences avec le comportement de Staline dans la dernière période de sa vie sont exposées8.
Dans ce document il est rappelé à propos de la relation entre la dictature du prolétariat et la démocratie prolétarienne : « Nous, les communistes, ne devons jamais perdre ceci de vue. Pour vaincre de puissants ennemis, la dictature du prolétariat doit avoir un pouvoir fortement centralisé. Et ce pouvoir doit s'allier à un haut degré de démocratie. Lorsqu'il y a accentuation trop poussée de la centralisation, on voit apparaître de nombreuses erreurs ».
Mais, dans ce même document, sont rappelés les mérites de Staline, comme dirigeant du PCUS, dans l’édification socialiste comme dans les victoires au cours de la seconde guerre mondiale. Ainsi, « Après la mort de Lénine, Staline, en tant que dirigeant principal du Parti et de l'Etat, a appliqué et développé de façon créatrice le marxisme-léninisme. Dans la lutte pour la défense de l'héritage du léninisme contre ses ennemis – les trotskistes, les zinoviévistes et autres agents de la bourgeoisie – Staline a traduit la volonté du peuple et s'est avéré un combattant éminent du marxisme-léninisme ».
Un résumé sur les erreurs de Staline est présenté : « Cela l'a conduit à commettre quelques erreurs graves telles que celles-ci : il a donné trop d'ampleur au problème de la répression des contre-révolutionnaires; il n'a pas fait preuve de la vigilance nécessaire à la veille de la guerre antifasciste; il n'a pas accordé toute l'attention voulue à un plus large développement de l'agriculture et au bien-être matériel des paysans; il a donné certains conseils erronés concernant le mouvement communiste international, et, en particulier, il a pris une décision erronée sur la question de la Yougoslavie ».
Sur cette question de conseils de Staline et de la Troisième Internationale sur la révolution chinoise que la pratique a montré comme erronés, le PCC déclare9 : « … certains points de vue erronés préconisés par Staline ayant été acceptés et mis en application par des camarades chinois, nous, les Chinois devions nous-mêmes en porter la responsabilité ». Une position de principe qui tranche avec la conception du « rapport secret ».
Les fondements du culte de la personnalité sont exposés, fondements qui ne protègent aucun dirigeant : « Le culte de la personnalité est justement une force de l'habitude de millions et de dizaines de millions d'hommes. Puisque cette force de l'habitude existe encore dans la société, elle peut influencer de nombreux fonctionnaires de l'Etat, et elle n'a même pas épargné un dirigeant comme Staline. Le culte de la personnalité est le reflet d'un phénomène social dans l'esprit des hommes et quand un dirigeant du Parti et de l'Etat tel que Staline est lui-même influencé par cette conception arriérée, ceci exerce en retour son influence sur la société, porte préjudice à notre cause, et entrave l'initiative et l'activité créatrice des masses populaires ».
Tout ce texte du PCC est une analyse de la période de l’édification du socialisme en URSS sous la direction de Lénine et de Staline et qui montre ce qu’aurait dû être le fameux rapport de Khrouchtchev. Ce texte souligne la nécessité de la dictature du prolétariat durant l’édification socialiste ; mais ce texte n’aborde pas d’autres thèses avancées dans le rapport.
Il faut tenir compte, comme le dit le PCC, que la connaissance par le PCC de cette ligne révisionniste, en même temps que celle-ci a connu un processus, naissance, formation, développement et systématisation, est passée elle aussi par un processus d’approfondissement graduel.
I.3 Les répercussions du XXème Congrès du PCUS
Nous avons déjà abordé les conséquences du XXème congrès du PCUS quant aux questions théoriques concernant la coexistence pacifique, la compétition pacifique et la voie de l’établissement du pouvoir prolétarien présentée sous le contenu du passage pacifique au socialisme. Le « rapport secret » a eu des répercussions graves et immédiates au sein des partis communistes, en particulier au sein des Partis de l’Europe de l’Est ainsi que dans les sociétés de ces pays.
I.3.1 En Pologne, en juin 1956, éclatent des révoltes ouvrières qui provoquent en octobre un changement de la direction du Parti Ouvrier Unifié Polonais (POUP) avec Wladyslaw Gomulka à sa tête. À la suite de ces transformations, le commandant soviétique des forces armées polonaises, le maréchal Constantin Rokossovski et des officiers soviétiques, conseillers de l'armée, quittèrent le pays. L’église catholique, en échange d’une plus grande liberté d’activité dans le pays, appela au calme, soulevant le désaccord du pape Pie XII.
Face au déferlement des propos anticommunistes de l’impérialisme, de l’incompréhension et réserves de plusieurs Partis communistes, mais aussi pour tenir compte des incompréhensions ou désaccords au sein du PCUS et de l’opposition d’une partie de sa direction, le CC du PCUS revient sur le rapport Khrouchtchev et en présente une version plus « équilibrée », c’est:
I.3.2 la Décision du CC du PCUS sur le XXème Congrès de juin 195610. De plus, cette Décision relève, pour la rejeter, une déclaration du Parti Communiste Italien : « on ne donne pas toujours une juste appréciation des causes qui (ont) engendré (le « culte de la personnalité ») et de ses conséquences pour notre régime social. Ainsi, la riche et intéressante interview donnée par le camarade Togliatti à la revue Nuovo Argomenti, contient, à côté de nombreuses conclusions très importantes et très justes, des appréciations erronées. En particulier, on ne peut pas être d’accord avec la question posée par le camarade Togliatti, à savoir : la société soviétique n'est-elle pas arrivée « à certaines formes de dégénérescence ? ».
I.3.3 En Hongrie, les manifestations en soutien au mouvement en Pologne s’amplifient et prennent un caractère insurrectionnel durant la période octobre-novembre 1956. Des forces du parti communiste hongrois adhèrent au mouvement soutenu par toutes les forces réactionnaires hongroises, ainsi que par l’impérialisme occidental. Cette situation provoque l’intervention militaire des forces armées du pacte de Varsovie pour s’opposer à la décision du gouvernement hongrois de quitter le pacte de Varsovie et d’adopter un statut de neutralité.
Les partis communistes d’Europe, comme le parti chinois et d’autres partis soutiennent cette intervention militaire qui visait à s’opposer à la politique réactionnaire de l’impérialisme qui agissait de toutes les façons possibles, en particulier par l’entremise de la radio Free Europe financée par les USA. Les manifestations en Occident contre l’intervention soviétique et les forces armées du pacte de Varsovie furent très violentes. Rappelons que le 7 novembre 1956, à Paris, plusieurs milliers d’étudiants conduits entre autres par l’Action française mettent à sac et incendient le siège du Parti Communiste français.
C’est la période aussi où l’impérialisme occidental met à profit la situation internationale afin de bloquer le développement des luttes des peuples opprimés. Ainsi, le 29 octobre 1956, les forces israéliennes, françaises et britanniques agressent l’Egypte, chaque pays ayant ses objectifs propres, pour s’opposer à la nationalisation du canal de Suez. Un ultimatum de l’URSS mettra un terme à cette aventure militaire réactionnaire et néocoloniale..
Cette succession d’évènements au sein des pays de démocratie populaire ainsi que l’agressivité de l’impérialisme contre le camp socialiste et le communisme appellent à un analyse et à une réaction.
Le PCC qui avait apporté un soutien total à l’intervention militaire en Hongrie et soutenu aussi les réformes en Pologne, publie une nouvelle étude le 29 décembre 1956, « Encore une fois à propos de l’expérience historique de la dictature du prolétariat »11.
Dans ce texte, le PCC explique pourquoi il revient sur cette question :
« Certains se demandent: puisque la voie fondamentale de la révolution et de l'édification en Union Soviétique est juste, à quoi tiennent donc les erreurs de Staline?
Nous avons déjà examiné cette question dans un article paru en avril. Mais, vu la tournure récente des événements en Europe orientale et certaines circonstances qui s'y rattachent, une juste compréhension des erreurs de Staline, une façon juste d'envisager ces erreurs s'imposent; cela est devenu, en effet, une question sérieuse qui influe sur le développement intérieur des Partis communistes de nombreux pays ainsi que sur la cohésion des Partis communistes de différents pays, une question sérieuse qui influe sur la lutte commune des forces du communisme du monde entier contre l'impérialisme. Voilà pourquoi nous avons tenu à développer notre point de vue sur cette question ».
Cela étant précisé, le PCC revient longuement sur son analyse sur les succès et les erreurs de Staline et il explique les causes de ces erreurs. Ce document tranche véritablement avec « le rapport secret » au XXème congrès du PCUS, le réquisitoire présenté par Khrouchtchev.
Revenons au document du PCC de décembre 1956. Ce document aborde la question de la critique du dogmatisme et comment au nom de cette lutte des conceptions révisionnistes se développent au sein des communistes :
« Mais en s'engageant sur la voie d'une répudiation totale de Staline et en arborant le mot d'ordre erroné de la lutte contre le « stalinisme », un certain nombre de communistes ont contribué au développement d'un courant idéologique qui tend à réviser le marxisme-léninisme ».
Le PCC, en plus de la publication de ces deux documents sur la dictature du prolétariat, a lancé un mouvement d’éducation parmi ses membres afin de maitriser la méthode dialectique. Mao Tsé-toung prononce un long discours à la onzième session (élargie) de la Conférence suprême d’Etat en février 1957 et publié en juin 1957, « De la juste solution des contradictions au sein du peuple »12. Il montre clairement que les contradictions au sein du peuple, contradiction non antagonique, et les contradictions entre nous et nos ennemis, contradiction antagonique, appellent des méthodes de lutte et de solution radicalement différentes ; il aborde ainsi certaines erreurs de Staline qui a élargi le champ des contradictions antagoniques dans le débat avec des camarades et souligne la nécessité, lors des débats entre camarades, de « tirer la leçon des erreurs passées pour en éviter le retour et guérir la maladie pour sauver l’homme ».
I.3.4 La question de la Yougoslavie et du Titisme :
Cette question du Titisme et de son appréciation a été déjà abordée et jugée par le Kominform en 1948. Le XXème congrès a replacé cette question au premier plan et nous verrons que la question « la Yougoslavie est-elle un pays socialiste ? » sera un des points majeurs du conflit au sein du MCI en 1963.
Dans le rapport d’activité, Khrouchtchev n’avait dit que quelques mots à propos de la Yougoslavie : « La Yougoslavie enregistre elle aussi d’importants résultats dans l’édification socialiste. En 1955, sa production industrielle a dépassé de 2,8 fois le niveau d’avant-guerre ».
Par contre, dans le « rapport secret », Khrouchtchev s’étend longuement sur « les erreurs de Staline » à propos des relations entre le PCUS et la Ligue des communistes de Yougoslavie, affirmant que la dégradation des rapports et la rupture étaient dues à Staline, passant sous silence que la rupture avait été une décision du Kominform en 1948 :
« Le plénum de juillet du Comité central a étudié en détail les raisons qui provoquèrent le conflit avec la Yougoslavie. Le rôle qu'y a joué Staline a été scandaleux. Les problèmes posés par l' "affaire yougoslave" auraient pu être résolus grâce à des discussions entre partis et entre camarades. Il n'existait pas de fondement sérieux de nature à justifier la suite prise par cette "affaire". Il était tout à fait possible d'empêcher la rupture des relations avec ce pays. Cela ne signifie pas toutefois que les chefs yougoslaves aient été exempts d'erreurs ou d'imperfections. Mais ces erreurs et imperfections ont été amplifiées d'une manière monstrueuse par Staline, ce qui amena une rupture des relations avec un pays ami….
Nous avons soigneusement examiné le cas de la Yougoslavie, et nous avons trouvé une solution convenable qui est approuvée par les peuples de l'Union soviétique et de la Yougoslavie, aussi bien que par les masses laborieuses de toutes les démocraties populaires et de toute l'humanité. Il a été procédé à la liquidation des rapports anormaux avec la Yougoslavie dans l'intérêt de l'ensemble du camp du socialisme, dans l'intérêt de la consolidation de la paix dans le monde entier ».
Mais, malgré ces gentilles et doucereuses paroles de Khrouchtchev, Tito prononce un discours le 11 novembre 1956 à Pula sur les problèmes internationaux, discours reproduit dans le « New York Times du 17 novembre 195613. Nous reproduisons quelques extraits de ce discours de Tito :
" Cette politique de Staline a été condamnée lors du vingtième congrès, mais les dirigeants soviétiques ont commis une erreur en mettant l'accent sur le culte de la personnalité au lieu de condamner le système. Le culte de la personnalité est le produit du système et ce système ils ne l'ont pas combattu.
Dès le début, nous avons proclamé que c'est le système qui a rendu possible le culte de la personnalité et qu'il devait être combattu. Les vices du système résident dans l'appareil bureaucratique, dans les méthodes gouvernementales, dans l'ignorance du rôle et des aspirations des masses ouvrières ainsi que dans l'existence des Enver Hodja et autres dirigeants qui dans certains pays communistes d'Europe orientale ou occidentale s'opposent à la démocratisation et aux décisions du vingtième congrès et contribuent à la consolidation du système stalinien, qu'ils ravivent aujourd'hui et essaient même de faire prévaloir.
Nous avons vu que cette attitude a été imposée par ceux qui restent encore sur les positions staliniennes et qu'il existe toujours des possibilités pour que dans la direction de l'U.R.S.S. triomphent les éléments qui sont en faveur d'une démocratisation plus rapide, pour l'abandon de toutes les méthodes staliniennes et pour la création de nouveaux rapports entre les États socialistes ".
Et Tito conclut, bien qu’il ait apporté un soutien à Gomulka en Pologne et à Kadar en Hongrie :
« Camarades, cette lutte sera longue et difficile, car il s'agit désormais de savoir si la nouvelle voie, initiée en Yougoslavie et pour laquelle de nombreux éléments ont été créés par les décisions du XXe Congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, l'emportera sur les partis communistes. La question est désormais de savoir si cette voie l'emportera ou si la voie stalinienne triomphera à nouveau ».
Sur cette question de Tito et de la position de la direction yougoslave quant à la situation dans le camp socialiste suite au « rapport secret », le PCC, dans son texte déjà mentionné de décembre 1956, présente une analyse que l’on peut qualifier de « balancée », alternant points positifs et mises en garde. Il apparait que le PCC, en décembre 1956, n’a pas encore pris toute la mesure de ce que représente le Titisme. La Yougoslavie est loin de la Chine et le PCC, jusqu’en 1949, était concentré sur la victoire contre le Kuomintang et la prise du pouvoir. La situation au sein du camp socialiste est complexe et le PCC est animé d’un souci d’unité, cherchant à soutenir la voie révolutionnaire. Nous citons longuement cette position du PCC :
« Dans leurs dernières interventions, le camarade Tito et d’autres camarades dirigeants de la Ligue des Communistes de Yougoslavie n’ont pas, selon nous, considéré les erreurs de Staline et les autres questions qui s’y rattachent sous tous leurs aspects ni de manière objective. Que les camarades yougoslaves éprouvent une aversion particulière à l’égard des erreurs de Staline, cela peut se comprendre.
Placés dans des conditions difficiles, ils ont déployé dans le passé des efforts méritoires pour se maintenir dans la voie du socialisme. Dans les entreprises et autres organisations sociales, ils ont réalisé des expériences de gestion démocratique qui ont également attiré l’attention.
Le peuple chinois applaudit à la réconciliation intervenue entre l’Union Soviétique et d’autres pays socialistes, d’une part, et la Yougoslavie, de l’autre ; il applaudit à l’établissement et au développement de rapports amicaux entre la Chine et la Yougoslavie. Avec le peuple yougoslave, il souhaite à la Yougoslavie d’accroître sans cesse sa prospérité et sa puissance en suivant la voie du socialisme.
Nous sommes également d’accord avec certaines vues exprimées dans le discours du camarade Tito, par exemple quand il condamne les contre-révolutionnaires hongrois, quand il soutient le Gouvernement révolutionnaire ouvrier et paysan de Hongrie, quand il condamne la Grande-Bretagne, la France et Israël pour leur agression contre l’Egypte, quand il condamne le Parti socialiste français pour sa politique d’agression.
Mais nous avons été étonnés de constater que son discours attaquait presque, tous les pays socialistes et de nombreux Partis communistes. Le camarade Tito affirme que des « staliniens invétérés essaient toujours de se maintenir à leurs postes dans différents Partis, et qu’ils espèrent encore une fois consolider leur domination, imposer ces tendances staliniennes à leurs peuples et même aux autres peuples ». Et il déclare : « Nous devons lutter avec les camarades polonais contre ces tendances qui se manifestent dans d’autres Partis, que ce soit dans les pays de l’Est ou en Occident ».
Nous n’avons pas lu dans les discours des camarades dirigeants du Parti ouvrier unifié polonais qu’ils estimaient devoir adopter cette attitude hostile à l’égard des Partis frères. Nous pensons qu’il serait nécessaire de dire, à propos de ces vues du camarade Tito, que ce dernier a adopté une attitude erronée lorsqu’il a pris pour cible le « stalinisme », les « staliniens », etc., et soutenu qu’à l’heure actuelle la question est de savoir qui l’emportera : la « ligne dont la Yougoslavie a eu l’initiative » ou la ligne dite « stalinienne ». Cela ne peut que conduire le mouvement communiste à la scission.
Le camarade Tito a eu raison de dire : « Considérant le développement actuel de la situation en Hongrie dans la perspective : socialisme ou contre-révolution, nous devons défendre l’actuel gouvernement Kadar. Nous devons lui venir en aide ».
Mais on ne peut affirmer que le grand discours sur la question hongroise, prononcé à la session de l’Assemblée nationale de la République populaire fédérative de Yougoslavie par le camarade Kardelj, vice-président du Conseil exécutif fédéral de Yougoslavie, défende le gouvernement hongrois et lui vienne en aide.
Il n’a pas seulement donné des événements de Hongrie une interprétation où aucune différenciation n’est faite entre nous et les ennemis, il a en outre présenté aux camarades hongrois comme une exigence « la nécessité de changements radicaux dans le système politique » ; il a réclamé qu’ils transmettent tout le pouvoir aux conseils ouvriers de Budapest et aux autres conseils ouvriers régionaux, « quoi que soient devenus ces conseils », et il a exigé d’eux de ne pas faire « de tentatives stériles pour restaurer le Parti communiste », « car, dit-il, pour les masses, ce type de Parti incarnait le despotisme bureaucratique ».
Tel est le modèle de la « ligne non stalinienne » que le camarade Kardelj a mis au point pour des pays frères. Les camarades hongrois ont rejeté cette proposition du camarade Kardelj.
Ils ont dissous les conseils ouvriers de Budapest et les autres conseils ouvriers régionaux, qui se trouvaient aux mains des contre-révolutionnaires, et ils s’appliquent à élargir les rangs du Parti ouvrier socialiste. Nous estimons que les camarades hongrois ont parfaitement raison d’agir ainsi, sinon il n’y aura pas de socialisme en Hongrie, mais la contre-révolution.
Il est évident que les camarades yougoslaves ont la mesure. Même si une partie de leur critique à l’égard des Partis frères est raisonnable, leur position fondamentale et les méthodes qu’ils emploient sont étrangères aux principes d’une discussion entre camarades.
Nous ne voulons pas intervenir dans les affaires intérieures de la Yougoslavie, mais il ne s’agit nullement d’affaires intérieures en l’occurrence. Soucieux de renforcer la cohésion des rangs communistes sur le plan international et de ne pas fournir à nos ennemis l’occasion de semer la confusion et de provoquer la scission dans nos rangs, nous ne pouvons manquer de donner aux camarades yougoslaves un conseil fraternel ».
Nous sommes donc dans un processus de discussions entre les partis communistes et Tito, celui-ci étant considéré comme un camarade avec lequel l’unité est recherchée, mais avec patience et prudence. Et nous constatons que Tito, non seulement sort du cadre de discussions fraternelles, mais il va beaucoup plus loin dans sa critique de toute la période d’édification socialiste sous dictature du prolétariat et il affirme qu’il faut changer le système, c’est-à-dire en fait la dictature du prolétariat, et les dirigeants soviétiques qui le portent ! Tito, avec son discours de Pula en novembre 1956, veut mettre à profit le désarroi au sein des rangs communistes suite au « rapport secret », et lance un appel à la révolte au sein des Partis communistes contre les dirigeants qui n’appliquent pas totalement la ligne opportuniste du XXème Congrès.
Nous verrons que cette offensive de charme de Khrouchtchev tombera à plat et que la rencontre de 1957 des Partis Communistes et Ouvriers ne reconnaitra pas la Yougoslavie comme un pays socialiste frère.
I.4 Les points soulevés à l’époque par le contenu du XXème Congrès du PCUS :
La conséquence négative principale du XXème Congrès du PCUS et de ce « rapport secret » fut de provoquer une confusion idéologique au sein du MCI, d’avoir permis au courant révisionniste de s’étendre, et d’offrir une nouvelle jeunesse au trotskisme, courant anti-communiste alors quasiment mort.
La situation au sein du MCI, comme l’offensive impérialiste cherchant à utiliser ce rapport de Khrouchtchev pour attaquer le camp socialiste et plus généralement les communistes, font que les dirigeants des partis communistes ressentent la nécessité d’organiser une rencontre internationale afin d’unifier les forces communistes autour d’une analyse commune de la situation internationale, des tâches des Partis communistes et faire face aux agressions impérialistes.
A l’époque, le XXème Congrès du PCUS a posé comme première question celle du rôle de Staline comme dirigeant de l’URSS pendant trente ans et le rôle du culte de personnalité. Mais plus fondamentalement, cette critique de Staline vise dans les faits à imprimer une voie nouvelle pour l’édification socialiste en URSS. La direction du PCUS déclare que le XXème Congrès du PCUS marque une nouvelle étape dans le développement de l’ensemble du mouvement communiste et fixe comme objectif primordial la lutte pour la paix pour empêcher une catastrophe thermonucléaire. Ainsi pour cette direction, après la victoire complète et définitive du socialisme, la classe ouvrière n’a plus besoin d’exercer son rôle dirigeant par la dictature du prolétariat.
Ainsi, au-delà du rôle de Staline dans la révolution socialiste en URSS, d’autres questions théoriques fondamentales sont posées : la question de la dictature du prolétariat durant l’édification socialiste, comme celle de la voie pacifique parlementaire pour passer du capitalisme au socialisme, la question de la situation internationale liée à celle des rapports entre la paix, la coexistence pacifique et la guerre ; la question de la politique extérieure d’un pays socialiste.
Toutes ces questions se préciseront au cours du débat et les positions respectives apparaitront plus nettement.
II. Le PCF et le XXéme Congrès du PC soviétique
La direction du PCF dont 4 membres avaient assisté à ce congrès et eu ce rapport en mains et en ont pris connaissance, se trouva dans une situation très délicate car dans un premier temps, elle n’était pas d’accord sur la méthode adoptée pour analyser l’activité de Staline au cours de la dernière période de sa vie, ni sur les aspects unilatéraux de la critique de la direction de Staline présentée dans le rapport. Une période de cafouillage donc depuis le retour de la délégation du PCF à Moscou sous les attaques de la presse bourgeoise. La direction du PCF choisira le silence se contentant d’évoquer «le rapport attribué au camarade Khrouchtchev». Ce n’est qu’en 1977 que le Bureau politique du PCF reconnaitra officiellement que la délégation du parti en avait eu connaissance à Moscou.
Maurice Thorez présentera cette situation anormale lors de la session du Comité Central des 9 et 10 mai 1956, et il s’exprimera longuement. Nous citons quelques extraits :
[…] Le rapport de Khrouchtchev sur la critique du culte de la personnalité, rapport présenté en séance fermée en fin du congrès, a été donné hors la présence des délégués des partis frères. Par exception, avec les délégués du Parti communiste chinois et ceux des Partis des démocraties populaires et nos camarades italiens, nous avons eu la possibilité de lire le rapport. Nous en avons extrait tout le contenu politique qui a été rapporté au Bureau politique par le Secrétaire général, et au Comité central par Jacques Duclos.
Et je dois dire que nous n’étions pas autorisés à divulguer le texte de ce rapport ; encore moins à le publier. Nous ne l’avions pas en mains. Et quand nous en avons terminé notre lecture, nous l’avons rendu. Et pour les camarades qui ont l’habitude de comment les choses se passent dans un pays où la sécurité veille, le rapport nous est parvenu dûment cacheté sur tous les côtés, en mains propres comme on dit ; et il est reparti dans les mêmes conditions, aussitôt lecture aux quatre délégués que nous étions. Il est reparti par les mêmes voies, et très rapidement. Si d’autres camarades qui ont eu aussi à lire le rapport ont été autorisés à prendre des notes ou même à l’emporter et à le faire lire ou en publier, cela c’est une chose qui ne nous a pas été permise à nous. D’ailleurs, je dois dire qu’à notre avis, cela n’était pas indispensable.
Et en tout cas, plus particulièrement à nous, il nous a été dit que c’est une mesure de faveur, parce que nous étions – enfin, disons les choses comme elles sont – des camarades en qui on a déjà une certaine confiance, qu’on a vus déjà depuis trente années. On vous donne un rapport très secret qui est lu dans le congrès, vous le lirez, et puis voilà ; c’est pour que vous soyez au courant de toutes les choses de notre Parti, que rien ne vous soit caché. Mais nous vous disons très tranquillement :
« Vous auriez bien pu l’entendre ; mais nous n’invitons pas. Parce que vous, vous auriez pu être dans la salle, et écouter, mais nous ne tenons pas à ce que d’autres s’y trouvent ; nous ne savons pas où ces choses pourraient aller avec d’autres délégués qui nous sont quand même un peu moins connus que vous nous l’êtes. »
[…] Je dis ces choses, d’abord pour que le Comité central sache que rien ne lui a été caché ; que d’ailleurs nous n’avons rien à lui cacher. Comme je l’ai dit au comité fédéral à Ivry, nous n’avons rien à cacher, nous n’avions rien à cacher. Ce que nous n’avons pas dit, c’est ce que nous ne savions pas.
Et pour la partie des choses – je dis maintenant ici au Comité central – que nous n’estimions pas nécessaire de répéter, nous considérions en effet que c’étaient les secrets, les secrets d’État, et les secrets de Parti d’un Parti au pouvoir. Ça n’était pas à nous à aller au-devant sous prétexte que la presse bourgeoise commençait la campagne et sous prétexte, je le dis en toute franchise, sous prétexte que d’autres avaient eu moins de discrétion que nous et s’étaient hâtés dans leur Parti, peut-être, de donner des appréciations immédiatement publiées avant même que le Parti communiste de l’Union soviétique lui-même n’ait encore rendu publique une parole sur ces questions. Je pense ici, par exemple, aux camarades allemands.
Si la méthode était critiquable – parce que je le pense et je ne le pense pas d’aujourd’hui : à la délégation nous l’avons pensé immédiatement et nous avons émis des réserves immédiatement auprès du camarade Khrouchtchev. Je dis ceci pour le Comité central seulement. Si cette méthode était critiquable, la critique ne s’adresse donc pas à notre Comité central. Je crois que la méthode était critiquable parce qu’il s’avère maintenant que même pas seulement en URSS, mais que le rapport courait pour ainsi dire dans les rues. Que des militants qui partaient de chez nous dans d’autres pays – il est vrai, des pays de démocratie populaire – pouvaient avoir connaissance du rapport. Même maintenant, des gens qui ne sont pas membres du Parti peuvent presque lire le rapport quand ils se rendent en Pologne. Cela, c’est la responsabilité des camarades polonais.
En tout cas, pour nous, nous ne voulions pas nous rendre coupables d’une telle faute. Je le considère au regard de la discrétion que nous devons avoir sur ces questions, et au regard de nos responsabilités vis-à-vis de notre Parti. Et de nos engagements vis-à-vis du Parti communiste de l’Union soviétique. Ce que nous avions à dire sur cette méthode, nous l’avons exposé au camarade Khrouchtchev. On peut dire que nous avons senti, et je rappelle ce qu’on disait tout à l’heure. Jeannette disait : une des différences entre nous et là-bas, c’est que là-bas, il n’y a pas le feu immédiat de l’ennemi ; il n’y a pas la presse, il n’y a pas tout de suite le bombardement de la presse ennemie. Alors, on peut se permettre d’attendre et de poser les questions en leur heure, etc.
Nous nous savions bien que dès la première publication, ce serait ici un bombardement acharné, pas contre nous, mais contre l’URSS, contre le Parti de l’URSS, contre tout ce à quoi nous sommes les uns et les autres attachés : aux idées du communisme. Nous l’avons dit. Nous savions bien qu’ils commenceraient la campagne. Nous le savions bien.
Aussi, j’attire l’attention des camarades, parce que je reviendrai sur certaines de ces questions. Dans ce rapport où il est question, je le dirai plus longuement, de la critique du culte de la personnalité, il est rendu à différentes reprises hommage à Staline. On cite les mérites de Staline, ce qu’il a apporté au Parti. C’est dans ce rapport que nous avons pris, pour le Comité central comme pour mon article, l’appréciation positive du rôle de Staline. Aussi les critiques.
J’ai dit en notre nom à Khrouchtchev : pourquoi dans vos rapports publics et dans les interventions de différents camarades, publiques, n’y a-t-il eu que des côtés négatifs et pas un seul de ces éléments positifs que vous donnez dans votre rapport secret ? Vous eussiez beaucoup facilité la tâche des communistes dans les autres pays. En particulier, parce que c’est bien que les camarades sachent, qu’ils ne croient pas que c’est si facile pour leurs dirigeants toujours […]. Beaucoup de camarades, ici, sont quand même jeunes dans les rapports internationaux. S’ils avaient, comme nous parfois en certaines années, eu des discussions comme nous en avons eues il y a vingt-cinq ou trente ans, ils sauraient que nous n’avons pas toujours été des [mot incompréhensible], ni les camarades non plus d’ailleurs. Ils nous tapaient dur, mais nous ripostions dur. Nous n’avons pas été ce que prétendent les bourgeois : des domestiques.
Nous sommes des communistes, mais des communistes, c’est vrai, qui ont beaucoup de respect pour des camarades qui ont fait beaucoup plus que ce que nous n’avons encore jamais commencé. Il faut aussi tenir compte de cette nuance. Critiquant en particulier certaines interventions, j’ai dit en notre nom à Khrouchtchev qu’une formule comme celle de Mikoïan lancée ainsi par le meilleur congrès depuis la mort de Lénine : « pas de direction collective depuis vingt ans », etc., que c’était la justification des campagnes trotskystes, que c’était donner prise à l’argument des trotskystes […]
Vous voyez que nous ne sommes pas restés indifférents et silencieux. Mais je dois dire très franchement que nous n’avons pas considéré, au Bureau politique, que ces choses étaient à apporter dès le premier Comité central. Pourquoi ? Maintenant, elles viennent. Peut-être c’était bien qu’elles viennent déjà au dernier Comité central. C’est possible.
Mais je vous demande, camarades, qu’est-ce que ces choses auraient apporté en plus sur le fond des questions, de savoir que quand même nous avons notre petit point de vue et notre petite appréciation ? C’est cela le fond des questions ? C’est peut-être cela que veulent discuter les autres. C’est pas forcément ce qui nous intéresse. […]
Peu après cette cession du CC du PCF, se tient le XIVéme Congrès du PCF du 18 au 21 juillet 1956.
Dans les thèses adoptées, le soutien au XXème Congrès est total ; il est repris la thèse comme quoi il a été « le congrès des bâtisseurs du communisme ».
III. Quelques thèses adoptées à ce congrès :
La thèse 21 appelle à l’organisation d’une « Union entre notre pays et ceux que les colonialistes français ont tenus et tiennent encore sous leur domination »... En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, « le Parti communiste français lutte pour mettre un terme immédiat à la guerre d’Algérie, pour développer l’amitié et la coopération entre la classe ouvrière de France et les peuples coloniaux, pour crée les conditions d’une véritable union librement consentie entre ces peuples et notre pays », dans les faits, une nouvelle Union française déjà proposée milieu des années 40. La thèse 42 justifie le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet et critique « le dogmatisme sans lien avec la vie » des organisations critiques.
La thèse 22 prône : « La question de la supériorité de l’un ou l’autre système social doit être tranchée par la compétition économique des deux systèmes, par leur émulation… ».
La thèse 25 , « vers une France socialiste », reprend le fameux discours de Maurice Thorez au Times du 18 novembre 1946 sur le passage au socialisme par la voie parlementaire, conception vigoureusement critiquée en 1947 lors de la première réunion du Bureau de liaison ; à l’époque, le CC du PCF avait présenté une autocritique…
La thèse 28 va plus loin encore en affirmant que « Notre peuple est attaché aux institutions parlementaires conquises par les luttes du passé ».
La thèse 40 revient sur « les travaux du XXème Congrès » sur lesquels est portée une « appréciation positive et juste ». Mais il faut relever que, plutôt que de parler du « rapport de Khrouchtchev, il est question de « la résolution adoptée le 30 juin par le Comité central du PCUS »14, résolution qui tenait compte des questions et réserves soulevées par plusieurs partis communistes à propos de ce fameux rapport.
La thèse 41 aborde la question de la Yougoslavie et des problèmes en 1948. Le CC du PCF déclare « Nous regrettons profondément les erreurs et les accusations injustifiées qui ont créé une situation difficile pour les camarades yougoslaves », et indique qu’ « il a eu raison d’entreprendre auprès de la Ligue des communistes yougoslaves des démarches en vue de renouer des rapports normaux ».
A ce XIVème Congrès du PCF, la thèse du passage pacifique au socialisme par la voie parlementaire a été reprise et affirmée. Ce XXème Congrès du PCUS a agi comme un feu vert pour reprendre la thèse déjà développée par Maurice Thorez dans sa fameuse déclaration accordée au Times, le 18 novembre 1946. Mais en 1947, lors de la première réunion du Kominform, nous l’avons déjà rappelé, le PCF avait été critiqué pour cela et le PCF avait présenté une autocritique. Autocritique formelle puisque dès que les conditions l’ont permis, la direction du PCF est revenue en reprenant cette thèse dans la thèse N° 25. Cette thèse sera encore reprise lors du Congrès suivant, le XVème Congrès du 24 au 28 juin1958.
Constant sur cette ligne et en allant encore plus loin, le Comité Central du PCF a adopté le 9 octobre 1971 « le programme pour un gouvernement démocratique d’union populaire », précisant le manifeste « Pour une démocratie avancée, pour une France socialiste » adopté par le CC en décembre 1968, fixant comme objectif premier, « l’établissement d’une démocratie nouvelle, au contenu politique et économique avancé, qui sera une étape vers le socialisme ». Ce programme sera prolongé par la signature du « Programme commun de gouvernement du Parti communiste et du parti socialiste » du 27 juin 1972.
C’était l’époque du début du gouvernement Allende au Chili en 1970. Et aux militants qui critiquaient cette voie pacifique comme opportuniste, les dirigeants opposaient l’expérience chilienne. Trois ans plus tard, après le coup d’État au Chili mené par l’armée et soutenue par l’impérialisme US, ces même dirigeants français avaient maintenu cette ligne et avaient argué qu’un tel coup d’Etat était impossible en France compte tenu des anciennes et fortes traditions démocratiques en France…
Aujourd’hui, certains militants peuvent objecter aux critiques contre cette thèse révisionniste du passage pacifique au socialisme, que, du fait de la disparition du camp socialiste, nous serions revenus à l’époque décrite par Lénine avant la première guerre mondiale, et qu’il n’est plus la peine de perdre du temps à discuter de cette question…
Il faut rejeter radicalement ces conceptions révisionnistes. Les tenants de la voie pacifique escamotent le débat et leurs conceptions révisionnistes réapparaitront sous une forme « rénovée ». De plus, et cela est important, l’impérialisme en 2025 n’est plus le même que celui des années 1910-1920, analysé par Lénine en 1916 dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », même si fondamentalement les lois économiques du capitalisme sont les mêmes. A l’époque, la concentration monopolistique de la production et du capital est très importante en Europe et aux USA. Le partage du monde par les conquêtes coloniales est achevé. La conquête de territoires et l’exportation de capitaux pour un repartage du marché sera la cause du déclanchement de la Première Guerre mondiale entre la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne sur fond de crise générale du capitalisme. Aujourd’hui, l’impérialisme règne à l’échelle mondiale et a appris la leçon des luttes du mouvement ouvrier et des luttes populaires. La situation exceptionnelle de la première guerre mondiale et l’opposition des peuples à une intervention armée plus importante contre la révolution bolchevique ont permis à cette révolution bolchevique de triompher. L’impérialisme US a aussi tiré les leçons de la victoire de la révolution cubaine qui, au départ n’était pas socialiste. L’impérialisme fera tout pour s’opposer au développement des mouvement populaires en lutte contre leur bourgeoisie.
C’est cette situation de l’impérialisme aujourd’hui qu’il faut analyser pour pouvoir élaborer une ligne révolutionnaire de notre époque.
1 https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/3596-mouvement-communiste-international-tirer-les-lecons-de-lhistoire
2 N. Khrouchtchev, Rapport d’activité du Comité Central du Parti Communiste de l’Union Soviétique au XXème Congrès du Parti, 14 février 1956, Supplément à Etudes soviétiques N° 95, février 1956
6 https://vivelemaoisme.org/les-divergences-entre-la-direction-du-p-c-u-s-et-nous-leur-origine-et-leur/
7 https://vivelemaoisme.org/category/ecrits-fondamentaux/la-bataille-anti-revisionnisme-en-chine/les-documents-entre-1954-et-1958/
8 https://vivelemaoisme.org/category/ecrits-fondamentaux/la-bataille-anti-revisionnisme-en-chine/les-documents-entre-1954-et-1958/
9 dans « Sur la question de Staline », 13 septembre 1963, Débat sur la ligne générale du Mouvement Communiste International, Editions de Pékin, 1965, page 123
10 Bulletin d'Information de la section de presse près l'Ambassade de l'URSS en Suisse, no 56, 10 juillet 1956)
11https://vivelemaoisme.org/category/ecrits-fondamentaux/la-bataille-anti-revisionnisme-en-chine/les-documents-entre-1954-et-1958/
12 Mao Tsétoung, œuvres choisies, tome 5, Editions de pékin, 1977
13https://www.nytimes.com/1956/11/17/archives/excerpts-from-marshal-titos-speech-on-recent-events-in-poland-and.html
14 Bulletin d'Information de la section de presse près l'Ambassade de l'URSS en Suisse, no 56, 10 juillet 1956)




