N° 954 04/12/2025 Le soutien affirmé à la Palestine par beaucoup d’organisations de « gauche » ou du mouvement ouvrier revêt des positions très diverses voire contradictoires entre elles.
Selon le Parti Révolutionnaire Communistes, le soutien à la résistance palestinienne doit plutôt se fonder sur la compréhension des intérêts de classe en jeu au niveau local, régional voire mondial, c'est-à-dire sur la nature et le sens de l'opposition entre les intérêts des classes exploiteuses et dominantes, représentantes de la vieille société à abattre, et les intérêts d'avenir des exploités et des opprimés.
Saisir l'essence de la question palestinienne nécessite ainsi, d’après nous, de mobiliser la méthode marxiste, afin d'élaborer une analyse matérialiste et dialectique seule en mesure de fonder solidement une position politique et une pratique, une action militante qui ne soit pas une vaine agitation dénuée de toute prise effective sur la réalité sociale. Il ne s'agit donc nullement ici d'une discussion théorique visant à confronter la situation en Palestine à des dogmes marxistes-léninistes intangibles, mais d'un travail politique nécessaire devant notamment s'appuyer de façon créatrice sur les acquis de l'expérience historique.
Cela implique de prendre en compte la question nationale palestinienne, intimement liée à la question coloniale et comprendre le rôle central de la Palestine dans le monde impérialiste aujourd’hui. Nous ne devons pas considérer les objectifs de la Résistance palestinienne au travers seul de son combat quotidien, c'est-à-dire au travers de ses succès et difficultés du moment, mais nous devons prendre conscience que la Résistance palestinienne doit être comprise et soutenue au travers du mouvement historique de la révolution dans le monde. Et dans ce cadre, les échecs partiels et la défaite transitoire même ont toujours fait partie de la lutte, de l'expérience des peuples et de leurs avant-gardes, qui seule peut contribuer à la maturation du projet révolutionnaire.
Néanmoins cette position est loin d’être unanime parmi ceux qui se réclament de la Révolution ou même du mouvement communiste international.
Du côté des trotskistes
La plupart des organisations trotskistes ne reconnaissent pas le fait national palestinien, ne considérant que la division des sociétés en classes. Le NPA-Révolutionnaires, par exemple, tout en proclamant avec des phrases de gauche sa solidarité avec les Palestiniens, en ne regardant ceux-ci dans les faits uniquement comme des « victimes » du sionisme, nie et s'oppose à leurs aspirations nationales en considérant que leur lutte nationale serait une manifestation de « chauvinisme », un frein à la lutte des classes. Établissant une fausse symétrie, le NPA-R affirme ainsi que « les dirigeants palestiniens non seulement n’ont pas lutté pour inverser la tendance à creuser le fossé entre "travailleurs palestiniens" et "travailleurs israéliens", mais ont eux-mêmes contribué à le creuser. » Opposé à la reconnaissance du caractère spécifique du fait national palestinien, le NPA-R est ainsi dans l'attente illusoire et mystificatrice de la construction d’une « unité de la classe ouvrière entre les travailleurs israéliens et palestiniens » !
Dérivant de sa défense orthodoxe du dogme trotskiste de la révolution permanente, Lutte ouvrière a quant à elle toujours affirmé son rejet puriste de la question nationale en général et des tâches de libération nationale qui en découlent. LO a par conséquent constamment manifesté son hostilité aux luttes de libération nationale, stigmatisant le « nationalisme bourgeois » de leurs directions. Si elle s'exprime publiquement contre la répression coloniale, LO fait preuve d'un internationalisme purement abstrait, rejetant l’obligation pour les communistes de soutenir les luttes de libération nationale contre l’impérialisme, y compris le nôtre. Ce n'est donc pas par omission que LO refuse par exemple de reconnaître et de défendre le droit des Kanaks à l'autodétermination (et LO se refuse d'ailleurs à parler de Kanaky, ne connaissant que la Nouvelle-Calédonie. LO prétend soutenir les peuples contre la répression ou les agressions, mais est toujours la première à condamner de façon stérile les organisations armées qui mènent le combat. Il en va donc de même en ce qui concerne la question nationale palestinienne en particulier. En Palestine, aujourd'hui comme hier, LO, qui reconnaît certes « la guerre d'oppression et de colonisation d'Israël », refuse de reconnaître la guerre juste de libération nationale de la nation opprimée, la négation par LO de la question nationale en Palestine se traduisant par la négation de la nécessaire destruction de l'État sioniste afin qu'une Palestine libre puisse enfin réellement exister, de la Mer au Jourdain. C'est aussi la vision économiste et pessimiste habituelle de LO qui l'empêche de comprendre et de reconnaître les potentialités révolutionnaires de la question nationale palestinienne, qui pourtant sera résolue par la seule lutte de libération menée par ses organisations combattantes.
Il existe toutefois, au sein du mouvement trotskiste, une exception notable. Les Lambertistes, courant historique du trotskisme, prennent en compte la conception léniniste de la nation et ont eu depuis longtemps une position favorable à la libération nationale de la Palestine. Le 20 novembre, Lucien Gautier, dirigeant du Parti Ouvrier Indépendant (POI), déclarait, lors d’une conférence : « La seule solution en Palestine, et il n’y en a pas d’autre, c’est d’en finir avec le sionisme, d’établir une Palestine sur tout le territoire historique de la Palestine. C’est aujourd’hui ça qui est posé comme question. Un seul État dans lequel juifs et arabes pourront vivre à égalité de citoyens. ».
Au sein du mouvement communiste international
Nous l’avons déjà écrit à de multiples reprises, un clivage fort existe entre les organisations se réclamant du mouvement communiste international. Si une partie des organisations, tel le Parti Révolutionnaire Communistes, analyse l’impérialisme comme le stade actuel du capitalisme et juge qu’il est le théâtre d’affrontements inter impérialistes, commerciaux ou militaires, directs ou indirects ; d’autres pensent qu’il existe un seul bloc impérialiste et que « l’impérialisme » se résume à ce bloc impérialiste occidental et que la Chine et la Russie ne sont pas des puissances impérialistes et luttent pour un soi-disant monde multipolaire qui s’opposerait au monde unipolaire dominé par les seuls USA.
Tous ceux-là parlent de soutien au peuple palestinien, évoquent parfois le génocide, quelquefois le mot « colonisation », sans l’expliciter, et s’en tiennent aux résolutions de l’ONU, autant dire à la pseudo solution à deux États. Ainsi le Pôle de Renaissance Communiste en France (PRCF), s’exprime ainsi le 14 octobre 2025 dans un article de son journal en ligne. Si le plan Trump et le rôle de Macron y sont fermement condamnés, on en arrive à « Le PRCF rappelle avec force qu’une paix juste et durable ne pourra émerger que de l’application stricte du droit international et de la satisfaction des droits nationaux légitimes du peuple palestinien. ». Le concept même de « paix juste et durable » est le cache-sexe derrière lequel se dissimulent toutes celles et tous ceux qui ne dénoncent pas le sionisme. D’ailleurs, le mot même est absent de tout le texte du PRCF. Et depuis, pas de condamnation du blanc-seing offert à Trump et son plan de recolonisation par l’abstention de la Chine et de la Russie.
Il faut bien comprendre que la grande divergence que nous avons avec ces camarades est qu’ils ne voient pas la centralité de la cause palestinienne. Considérant, par exemple, le gouvernement actuel du Venezuela anti-impérialiste, ils voient le monde actuel comme le cadre d’un affrontement général, militaire ou pas, entre les unipolaires et les multipolaires (baptisés anti-impérialistes) dans lequel la Palestine n’est qu’un lieu de cet affrontement parmi d’autres. Ne faisant pas la différence entre une guerre impérialiste parmi d’autres l’Ukraine et le combat de libération nationale du peuple palestinien. Il leur faut donc passer sous silence le sens réel de la question coloniale et, donc, le sionisme.
D’autres partis du mouvement communiste international font une analyse commune du stade impérialiste impliquant la domination du Capital financier et un monde en proie aux contradictions du capitalisme et aux affrontements inter impérialistes, dans lequel la colonisation et les luttes anticoloniales jouent un rôle essentiel, que ce soit la colonisation « à l’ancienne », comme en Palestine, au Sahara Occidental ou en Kanaky, ou sous une forme néocoloniale. Vingt-six de ces partis communistes et ouvriers se sont réunis récemment à Athènes, à l’occasion de la commémoration de la Révolution d’Octobre, à l’invitation du Parti Communiste de Grèce (KKE). Notre parti y était présent et nous avons largement fait écho de cet événement. Nous avons insisté lors de la rencontre, sur le rôle central de la Palestine et exprimé clairement notre position : « La Paix dans cette région du monde, ne sera pas possible tant que l’État sioniste, qui a mis en place un apartheid et qui pratique l’épuration ethnique existera sous la forme qui est la sienne. Le seul avenir possible est que les populations juive et arabe vivent côte à côte dans un État unique laïque. ».
Néanmoins, même parmi tous ces partis ayant une analyse juste de l’impérialisme, les conceptions de la question palestinienne sont diverses. La résolution finale s’en tient à « Nous condamnons le génocide du peuple palestinien et l'occupation prolongée des territoires palestiniens par l'État d'Israël. » sans dire quels sont ces territoires ; et beaucoup de ces organisations ne mentionnent pas la question centrale du sionisme, de sa nature lorsqu’ils parlent de la Palestine, ce qui les rend, finalement, plus proches de la position, réductrice, d'un peuple victime d'une domination injuste que de celle d'un peuple luttant pour sa libération.
Le cas particulier du Parti Communiste Révolutionnaire de France (PCRF) est à regarder. Dans un article du numéro 190 de leur journal Intervention Communiste, intitulé « Quel État palestinien à construire ? », les camarades indiquent clairement leur position : « Notre parti […] défend la reconnaissance d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. ». Il est intéressant de lire la justification de cette position : « La première raison de la défense des deux États, pour notre parti, est d’abord la protection du peuple palestinien. En raison du développement inégal, les monopoles israéliens sont bien plus puissants que la bourgeoisie palestinienne, sans État, et fragmentée par l’exil quoi qu’existante. En ce sens, tout projet d’un seul État surestime la seule superstructure (les lois, l’État, l’idéologie) en faisant fi du pouvoir réel exercé par les classes. Dans les conditions actuelles, la création d’un seul État ne ferait que favoriser le capitalisme israélien et continuer l’oppression et continuer l’oppression du peuple palestinien dépossédé d’un tel pouvoir, même si cet unique État se nomme « Palestine ». Les Palestiniens doivent donc posséder leur propre État afin d’être en mesure de s’autodéterminer. ». Il s’agit d’une raison totalement différente de celles avancées d’habitude par les tenants de la pseudo solution à deux États, le « réalisme » et l’alignement sur les collaborateurs de Ramallah. Cela dit, elle occulte tout autant la question du retour des réfugiés. En outre elle n’intègre pas du tout la question coloniale dans le cas particulier de la colonisation de substitution qui caractérise le sionisme, dont, encore une fois, aucune analyse n’est proposée dans l’article. Croire qu’un État palestinien réellement indépendant pourrait voir le jour aux côtés de l’État colonial sioniste maintenu relève d’une incompréhension totale de ce qu’est l’entité sioniste. Un État unique de Palestine ne sera forcément plus un État colonial, la situation en sera bouleversée et présumer de ce que feraient les « capitalistes israéliens », c’est faire des plans sur la comète, d’autant plus que les capitalistes dominant l’État colonial sioniste sont majoritairement issus des USA ou de l’UE.
Mais surtout, force est de constater la volonté de faire de la libération nationale une question subsidiaire : « Dans le cas de la Palestine, la question stratégique est celle de la construction socialiste et de la rupture avec l’impérialisme mondial, la question tactique étant, comme un maillon de l’objectif final : l’autodétermination du peuple palestinien pour son État et ses frontières ». Bien entendu pour le Parti Révolutionnaire Communistes, l’objectif final est la construction du socialisme. Néanmoins cette construction ne peut se faire sans la libération nationale de la Palestine qui est aujourd’hui le but premier et essentiel. Sans caricaturer, disons que la position du PRCF voisine celle de LO, qui, ignorant la lutte anticoloniale et la Résistance nationale, nous dit que la seule possibilité de sortir de la colonisation pour les Palestiniens, c’est le socialisme.
En conclusion
Le constat que nous faisons concernant la question coloniale et le cas particulier de la Palestine, son enjeu mondial, doivent faire partie des discussions de manière urgente dans le mouvement communiste, notamment entre les partis faisant la même analyse de l’impérialisme, hors des billevesées sur la dualité unipolaire / multipolaire.
Le Parti Révolutionnaire Communistes n’est pas seul sur sa position, ni dans le monde (le Parti Communiste Palestinien nous a remercié pour notre intervention à Athènes) ni en France où les organisations qui constituent la Campagne Unitaire Pour la Libération de Georges Ibrahim Abdallah, comme la Ligue de la Jeunesse Révolutionnaire (LJR) ou l’Union pour la Reconstruction Communiste (URC) ont des positions très proches des nôtres.
C’est pourquoi, nous rappelons sans cesse que ce cadre de la CUPLGIA* est essentiel pour fédérer l’ensemble des partisans du soutien à la lutte de libération de la Palestine, résumé dans le slogan « La Palestine sera libre du fleuve à la Mer. », tous ceux qui savent l’importance mondiale de la cause Palestinienne, qui ne voient pas dans le peuple palestinien des victimes, mais comprennent les racines politiques profondes de l'entreprise sioniste de conquête de la Palestine. Comme le disait Patrick Bobulesco : « La véritable solidarité avec le peuple palestinien exige d'abandonner cette vision passive et victimaire pour le reconnaître comme un peuple acteur de sa propre histoire, en lutte contre le sionisme, l'impérialisme et la réaction, pour sa libération nationale, un long combat dont nous devons reconnaître la centralité et le caractère stratégique pour notre propre émancipation. ».
Nous avons plus que jamais besoin de construire un rassemblement de toutes celles et tous ceux qui soutiennent la libération nationale de la Palestine et sa Résistance armée, pour apporter notre contribution militante, en France contre nos capitalistes et leurs tenants, à « la Palestine libre du fleuve à la mer ».
*Campagne Unitaire Pour la Libération de Georges Ibrahim Abdallah