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N° 924 05/05/2025  Le 8 mai 1945, le 9 mai pour l'URSS alors que les nations de l'alliance célèbrent la capitulation de l'Allemagne nazie, l'irruption du mouvement national algérien sera suivie d'un bain de sang organisé par l'armée française et des milices organisées par les forces colonisatrices locales.
Le rappel de ce qui fut appelé pudiquement : "les événements du Constantinois" mérite d'être souligné, non seulement pour rendre hommage au mouvement de libération de la nation algérienne, mais aussi pour mieux comprendre, au travers des réactions de l'État français et de ses dirigeants, la nature profonde du colonialisme et de son comportement vis-à-vis des peuples colonisés. Ce rappel doit aussi nous aider à saisir ce que fut la nature de la réaction du Parti Communiste Français dans une période charnière de son histoire qui devait conduire au travers d'une " stratégie d'Union Nationale à une conception de la transformation révolutionnaire de la société par une processus démocratique " que formulera Maurice Thorez dans son interview du 18 novembre 1946 au journal The Times1, indiquant qu'un élargissement de la démocratie, voire un cheminement pacifique vers le socialisme, sont désormais possibles en France et préconisant la fusion du Parti Socialiste SFIO avec le Parti Communiste Français.
 
Dans quel contexte se déroulent les événements du 8 mai 1945 et leur suite ?
Dans les campagnes algériennes, les famines durant les années 1940-45 provoquent des révoltes, jacqueries et des manifestations de la paysannerie algérienne. Le lobby céréalier des colons français exige une répression de ces mouvements de révolte. Ce lobby a été dans sa totalité profondément pétainiste de 1940 à 1944, puis pour Giraud, et historiquement anti-algérien, anti-musulman et anti-juif. En pleine guerre, dans la Charte de l'Atlantique de 19422, Roosevelt et Churchill réaffirment comme principes des relations internationales le "droit de tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous laquelle ceux-ci veulent vivre" et de "demeurer en sécurité à l'intérieur de leurs propres frontières". Mais, derrière ces belles paroles, l’impérialisme États-uniens veut faire exploser les empires coloniaux et prendre la place du Royaume-Uni et de la France. La France, comme le Royaume-Uni, puissances impérialistes sur le déclin entendent de leur côté maintenir leur empire colonial. Du côté du pouvoir français, à la Conférence de Brazzaville en 19443, De Gaulle a souligné qu’avec la victoire, la France va se reconstruire en s’appuyant sur l’Empire français. Il n’est absolument pas question d’une accession à l’indépendance des colonies. De son côté le mouvement national algérien4 pose de plus en plus clairement la question de l'accession à l'indépendance et de ce point de vue, l'affaiblissement de la France comme puissance coloniale ouvre des perspectives5.
C'est dans cette situation que le 1er mai 1945 les manifestations sont violemment réprimées et feront plusieurs morts6. A Alger, la police coloniale réprima sauvagement la manifestation qui défilait dans le centre de la ville et en banlieue. Les Européens résidant aux abords de la rue d’Isly, l’actuelle rue Larbi-Ben-M'hidi, tirèrent sur les manifestants, tuant plusieurs d’entre eux. Dans les jours qui suivirent, les services de police et de renseignements procédèrent à des arrestations massives de militants syndicaux et de nationalistes.
 
Les manifestations du 8 mai 1945 se déroulent donc dans un contexte de luttes et posent la question de l'indépendance.
Il faut y ajouter un facteur important : la mobilisation pour obtenir la libération de Messali Hadj7, le dirigeant historique du mouvement nationaliste algérien fondateur de l'Étoile Nord-Africaine8 puis du Parti du Peuple Algérien (PPA), qui a été emprisonné le 23 avril 1945. Le 8 mai 1945, plusieurs milliers de manifestants algériens se rassemblent à Sétif. Un drapeau algérien est brandi par un jeune algérien Saal Bouzid, qui est assassiné par un policier français. En réaction, la révolte s’étend tandis que la colère rentrée d’un siècle d’humiliations et de privations explose. La répression est terrible et l’État français use de tous les moyens de répression à sa disposition. Le général Duval engage l’aviation et la marine. Des civils européens organisés en milices et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. En quelques jours, dans la région de Bejaia, 15.000 femmes et enfants sont assassinés. A Kherrata, les cadavres des manifestants sont jetés dans le fleuve par des camions de l’armée coloniale. Au total, selon le Parti du Peuple Algérien (PPA), plus de 45.000 algériens seront tués. À cette période, plusieurs manifestations eurent lieu à travers l'Algérie, elles furent toutes violemment réprimées.
 
La répression sauvage de l'État colonial envoie un message clair à la population algérienne colonisée comme à celle des autres colonies françaises.
Sous la férule coloniale, il n'y a qu'une alternative : se soumettre et vivre en esclavage ou se lever et combattre les armes à la main pour expulser les colonisateurs. Ce qui fera dire que le 8 mai 1945 aura été l'acte fondateur de la guerre pour l'indépendance de l'Algérie9 dont le début est daté officiellement au premier novembre 1954. La génération des militants algériens de 1945 tirera les leçons de cette expérience et prendra conscience de la nécessité de la lutte armée pour conquérir l’Indépendance. Ce sont eux qui la déclencheront le 1er novembre 1954.
La répression le 8 mai 45 en Algérie sera suivie de la répression à Madagascar10, au Cameroun11, au Vietnam12. C'est une constante du pouvoir colonial et aucune indépendance réelle n'a été arrachée sans lutte armée et sans la répression du colonisateur car la nature profonde de ce dernier est celle de l'exploitation et de la domination.
 
Le positionnement des forces politiques en France et la répression en Algérie est significatif de l'accord de fond sur la question coloniale.
Gaullistes, Parti Socialiste SFIO et Mouvement Républicain Populaire (MRP) qui participent au gouvernement dirigé par le général de Gaulle soutiennent la position du colonialisme français basé sur son Empire et le maintien de celui-ci. Le Parti Communiste Français (PCF) a des ministres au gouvernement lorsque se produisent les manifestations et leur répression en Algérie. La position du PCF privilégie clairement l'union et l'évolution de la situation en France au détriment du soutien du mouvement national algérien de libération nationale. Déjà en février 1939, Maurice Thorez dans un discours prononcé à Alger parle pour l'Algérie d'une : " nation algérienne en voie de formation " et l'idée en 1945 qu'il existe une communauté de destin au sein de l'Union Française13 entre l'Algérie et la France est la position du PCF. Nous sommes loin de sa position anticoloniale, sous l'impulsion de l'Internationale Communiste, au moment de la guerre du Rif au Maroc14. Le retour à une position nationale se situe au moment du Front Populaire et du soutien au projet Blum-Violette pour l'Algérie15, projet qui maintenait avec des arrangements mineurs la tutelle coloniale et qui n'a de plus jamais vu le jour. Les réactions du PCF, comme d'ailleurs celles du Parti Communiste d'Algérie, au moment du 8 mai 1945 sont marquées par cette analyse et ce positionnement de la hiérarchie d'intérêts entre le développement de la situation en métropole et celui dans les colonies. Ce que résume clairement un article dans les Cahiers du Communisme en 194616. Dans cet article au titre significatif : " La lutte du peuple français pour la démocratie et l’émancipation des peuples coloniaux. " Henry Lozeray présente la thèse centrale suivante : " Dans la mesure où le peuple français développe la démocratie dans la métropole en l’élargissant aux territoires d’outre-mer, il crée les conditions plus grandes pour une solution satisfaisante de la question coloniale".
L'expression du PCF au travers de son journal l'Humanité est aussi significatif de sa position de fond. Ainsi le 11 mai 1945, le journal reproduit le communiqué du gouvernement général17 : " Des éléments troubles d’inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre. " Si les articles qui suivent tendent à faire plus porter la responsabilité des événements sur les colons18, il n’empêche que le fond demeure et l'on en trouve la traduction dans la déclaration d'Étienne Fajon19, parlant au nom du Parti Communiste à l'Assemblée Constituante, affirmant que les tueries de Sétif et de Guelma étaient la manifestation d'un complot fasciste20 qui s'est trouvé des agents dans les milieux nationalistes, ajoutant, que le principal foyer de trahison doit être recherché parmi les " seigneurs de la colonisation " sur lesquels se sont appuyés Vichy et les Allemands. L'appréciation du PCF est confirmée par un article de Léon Feix paru dans Les Cahiers du Communisme en septembre 194721.
Le positionnement du PCF va évidemment peser lourdement dans ses rapports avec le mouvement national algérien. Dans un second temps, la direction du PCF demandera la libération des algériens emprisonnés ; mais le mal était fait. La direction du PCF ne procédera jamais à une autocritique de cette faute politique grave du 8 mai 1945 ce qui en montre la profondeur quant à la lutte anticoloniale à mener par un Parti Communiste d’un pays colonialiste comme le préconisait l’Internationale Communiste. Si l'action des militants communistes du PCF et du PCA dans la guerre d'indépendance sera marquée par leur engagement militant pour la paix et l'indépendance de l'Algérie comme du Vietnam, cela ne changera pas le fait que le PCF ne s'est pas placé en 1945 sur une position anti-coloniale de soutien à la lutte pour l'indépendance de l'Algérie.
En ce qui concerne le PCA ; C'est dans les derniers mois de 1945 et l’année 1946 que la thèse des responsabilités partagées concernant le 8 mai 1945 est publiquement abandonnée et que commence une campagne pour la libération et l’amnistie de tous les emprisonnés algériens22.
Cette faute politique première du PCF sur la question de l'Algérie, dont la cause prend racine dans une stratégie opportuniste d'alliance avec la social-démocratie pour accéder au pouvoir rappelle qu'aucun raccourci politique n'est possible pour la transformation révolutionnaire de la société et qu'un parti communiste ne peut pas jouer dans ces conditions son rôle d'avant-garde révolutionnaire et se condamne à devenir lui-même une force réformiste.
1 https://pandor.u-bourgogne.fr/archives-en-ligne/ark:/62246/r20896z287nq0k/f3?locale=fr
5 Les communistes et l'Algérie : des origines à la guerre d'indépendance, 1920-1962, La Découverte, dl 2019
8 https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb120989461
9 https://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/HARBI/12191 ; Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, Paris, La Découverte, 2002 ; Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d’un massacre annoncé, Paris, Perrin, 2006.
12 Alain Ruscio, La guerre française d’Indochine (1945-1954), Bruxelles, Ed. Complexe, Coll. La Mémoire du Siècle, 1992.
16 Henry Lozeray, Cahiers du communisme, avril 1946
17 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4738517s.image
20 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9617641q/f3.item.r=Fajon ; " À nos yeux, le drame du mois de mai est la réalisation à peu près exacte de ce que nous avions alors prévu. D'ailleurs dans le compte-rendu officiel de l'Agence France-Presse publié au lendemain des événements, on a souligné " l'inspiration et les méthodes hitlériennes " des fauteurs de troubles. "
21 L. Feix Les Cahiers du Communisme, septembre 1947 : " La deuxième thèse, celle de l'indépendance de l'Algérie préconisée par le Parti du Peuple Algérien conduirait aux pires déboires. La situation actuelle de l'Algérie, pays colonial dont l'économie a été volontairement maintenue dans un état arriéré lr ferait passer immédiatement sous la coupe des trusts américains "
22 Par la suite, le PCA et la CGT algérienne militeront pour la libération et le retour en Algérie de Messali Hadj, le leader nationaliste. En mars 1946 a lieu le IIIe congrès du PCA (au foyer civique d’Alger). Le nouveau comité central issu de ce congrès, réuni en juillet, procède à une véritable autocritique : " La question nationale domine toute la vie algérienne », est-il affirmé d’emblée. Or, le PCA a « reculé sur sa propre ligne en estompant sa position nationale » et il est apparu « comme un parti non algérien ".
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